Tasse de thé

Tasse de thé

vendredi 26 mai 2017

La femme qui fuit

Jour après jour défilent sur mon fil Facebook des ouvrages qui me semblent merveilleux… alors que je désespère devant mon temps de lecture momentanément restreint par tous les fous projets dans lesquels je me suis embarquée (on en reparlera en temps et lieu). Au nombre de ces livres, La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette a plusieurs fois défilé: c’est qu’il a remporté plusieurs prix et fait couler beaucoup d’encre. Il a un moment trainé sur le bureau d’une collègue de travail… qui me l’a prêté. J’en ai fait une lecture de chevet.

Anaïs Barbeau-Lavalette est la petite-fille de Marcel Barbeau, l’un des signataires du Refus Global, et de Suzanne Meloche, qui gravitait alors dans les mêmes sphères. Dans La femme qui fuit, l’auteure retrace le parcours de sa grand-mère, de sa naissance à sa mort, afin de tenter de comprendre, de découvrir celle qui a abandonné sa mère alors qu’elle n’était qu’une très jeune enfant, la blessant pour toujours.

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Barbeau-Lavalette a une écriture magnifique, tout en finesse et en images. C’est ce qui, plus que tout, m’a donné envie de tourner les pages.

“Le curé Bisson a un seul sourcil, et depuis toujours, tu as envie de le toucher. Il a l’air doux.
   Il fait si chaud dans l’église que son sourcil est perlé de gouttes qui feraient un joli collier.
   Tu regardes le cou sec de ta mère et tu l’imagines le porter. Les deux petits os de sa clavicule en porte-manteaux. Le cou fatigué d’être penché. De regarder ce qui se lave plutôt que ce qui s’envole.” (p. 41)

Le récit apparait par tableaux, très courts, regroupés sous des divisions temporelles qui marquent les époques. On plonge ainsi dans la crise économique des années 30, où je découvre que le gouvernement inventait des emplois aux chômeurs pour les tenir occupés et justifier un “salaire”. Dans le roman, il est raconté que le père de Suzanne Meloche cueillait ainsi des pissenlits, mauvaises herbes à éradiquer pour le bien communautaire. Je ne sais pas si la cueillette massive de ces pauvres fleurs a eu lieu telle que racontée ou si le choix est purement littéraire (Internet parle de travaux durs et souvent vains, mais pas de pissenlits), mais j’adore penser que la réalité dépasse cette fois encore la fiction. C’est d’une absurde poésie.

Appel à la femme derrière la mère en fuite ou la grand-mère absente, le livre tente une incursion dans son univers, plongeant directement à l’intérieur d’un “tu” narratif qui, tout au long, demande implicitement: “qui étais-tu?”. Tenant bien à l’écart la rancune ou le jugement qui facilement pourraient entacher l’image qu’elle se fait d’elle (ou pas), l’auteure dessine avec beaucoup de finesse le portrait qu’elle s’est fait de Suzanne Meloche à partir des récits de ses proches, des archives et des trouvailles de sa détective privée. Suzanne Meloche se construit à travers un récit romancé pour pallier les trous de l’histoire, la vraie, et nous est ainsi révélée comme une femme qui choisit d’assumer ses faiblesses plutôt que de les surmonter.

La femme qui fuit est un roman doux racontant une trajectoire tragique dans les déchirures qu’elle a causées. C’est une œuvre qu’on lit pour son écriture toute en poésie filée ou pour se plonger, momentanément, dans l’effervescence ayant mené au Refus Global. La fin est connue: Suzanne Meloche ne revient pas. Seuls les mots d’Anaïs Barbeau-Lavalette la ramènent un moment.

Extraits

“Il [ton toupet] cache ton front bombé. Ta mère a l’impression que ton cerveau veut en sortir. Elle le contient comme elle le peut. Elle te taille un toupet en couvercle. Si elle pouvait te le laisser descendre jusqu’à la bouche, elle le ferait peut-être, pour filtrer au moins tes mots, à défaut de contrôler tes pensées.” (p. 27)

“Et tu plonges. C’est de la fin de la guerre que tu parles. De la liberté qu’elle a amenée aux femmes, enfin sorties de chez elles. Tu sais que ça choque: la place des femmes est à la maison.
   Les mots naissent ronds dans ta poitrine et s’humidifient dans ta bouche. Tu les projettes généreusement dans la salle, tu les offres: goûtez-y.
   On t’écoute; d’abord frileux.
   Tu t’interromps un court instant, spontanément. Il te manque quelque chose. Tu sors un bâton de rouge à lèvres et t’excuses, le temps de te colorer la bouche d’un rouge carmin. Quelques rires, à peine, dans la salle. Tu assumes. C’est l’élégance qui manquait à tes mots. Tu passes de fille à femme et tu reprends là où tu t’étais interrompue. Les ouvrières de ton usine se raffinent alors, leurs gestes deviennent plus élancés, presque envoûtants. Une page historique vient de se tourner pour toutes. Elles peuvent être femmes et ouvrières.” (p. 80-81)

BARBEAU-LAVALETTE, Anaïs. La femme qui fuit, Éditions du Marchand de feuilles, Montréal, 2015, 378 p.

lundi 10 avril 2017

La faim blanche

J’ai découvert dernièrement l’existence du webzine Les Méconnus (auquel j’aimerais vraiment collaborer, voilà je l’avoue). C’est par lui que j’ai appris l’existence de la collection Fictions du Nord de La Peuplade, maison d’édition que je connais bien pour avoir ses racines dans ma région d’origine. J’adore d’ailleurs la facture visuelle des livres qu’elle publie.

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À la librairie, les deux titres de la collection en mains, j’ai un moment hésité entre le titre animalier qui m’avait d’abord attirée là (Les excursions de l’écureuil) et la poésie des premières lignes de La faim blanche. C’est l’écriture qui l’a emporté. 1867. Le froid sévit, mais ce n’est rien contre les douleurs de la famine. Marja et les siens doivent abandonner leur maison, partir en quête de nourriture, marcher des kilomètres en plein cœur de l’hiver finlandais. Rester peut les tuer; partir aussi, mais c’est le seul espoir. Elle imagine la ville et l’abondance, rêve de se rendre à Saint-Pétersbourg, mais la mort les suit et la faim tord le ventre.

Vous aurez compris que ce n’est pas une histoire joyeuse. C’est un drame blanc comme l’hiver, il n’y a que cette couleur qui colle à l’esprit à mesure qu’avance l’histoire. Blanc, pas noir, malgré le thème. L’écriture est jolie, délicate, malgré le thème. Je crois que c’est ce qui fait la force de ce roman: le contraste, il traite par les opposés un thème qu’on s’imagine toujours sombre et dur. Il en résulte quelque chose de très humain, de très senti.

Extraits

“Sur ces mots, la porte de l’auberge s’ouvre et un pasteur emmitouflé dans une épaisse fourrure sort accompagné de l’aubergiste. Mataleena a envie de rire; le chapeau de poil du curé ressemble à une boule de pissenlit duveteuse, bien qu’il soit plus marron que blanc. Si elle soufflait dessus, les poils s’envoleraient au-dessus de la neige et le curé n’aurait plus qu’un cône sur la tête. Les aigrettes tomberaient par terre. L’été prochain, des pasteurs à tête jaune pousseraient aux quatre coins de la cour, se balançant dans le vent.
   Mais Mataleena n’ose pas souffler, et le vent qui passe ne balaie pas la bourre du chapeau.” (p. 53)

“Soudain, le gazouillement ténu d’un ruisseau vint tinter à l’oreille. La neige fond. Dans le cimetière de la Vieille Église, les croix se découvrent. Elles sortent leur tête, pour voir si le temps de rappeler à l’homme sa fugacité dans le cycle des saisons est arrivé.” (p. 147)

 

OLLIKAINEN, Aki. La faim blanche, La Peuplade, coll. “Fictions du Nord”, Chicoutimi, 2016, 166 p.

vendredi 10 février 2017

Hôzuki

Voici une autre découverte que j’ai faite grâce au très beau blogue http://www.lalitteraturejaponaise.com/ (salutations!). Attirée par la couverture, j’ai commencé à lire le billet consacré au livre. Mon intérêt a été capté une deuxième fois lorsque j’ai appris qu’un des personnages, l’enfant de la narratrice, est sourd. Ça pique toujours ma curiosité en raison de mes recherches. Je pensais devoir écarter l’ouvrage, mais il s’avère que ce n’est pas une traduction du japonais, mais un roman rédigé en langue française par une auteure québécoise d’origine japonaise. Eh bien! le monde est petit! Aki Shimazaki est née au Japon, mais habite Montréal depuis 1991. Elle a publié plusieurs romans chez Leméac Éditeur.

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Je ne sais pas trop comment résumer ce roman dont l’intrigue se dévoile par petites touches. La narratrice est une personne introvertie et indépendante qui ressent peu le besoin de se mêler aux gens. Elle a un fils, Târo, sourd de naissance. Elle habite avec sa mère et lui un petit appartement annexé à la bouquinerie dont elle est propriétaire. Un jour, une dame entre dans la boutique avec sa fillette de quatre ans en quête d’ouvrages philosophiques pour son mari. Les deux enfants se lient instantanément, et la dame tente de faire la conversation à la narratrice, plutôt réticente. Malgré tout, cette dernière finira par accepter de la revoir pour faire plaisir à son fils, tellement heureux de s’être fait une amie.

Le roman est construit un peu sur un système de confidences. Les révélations se succèdent doucement au fil des pages et nous font connaitre la vie discrète, mais secrète de la narratrice. Le tout est joliment brodé, dans une sobriété efficace. J’ai beaucoup aimé ma lecture.

samedi 4 février 2017

Une marche jusqu’à Kobé

J’errais sur la toile quand j’ai découvert le site http://www.lalitteraturejaponaise.com/, qui se consacre (le nom le dit) à la littérature nippone. J’y ai appris l’existence de Jentayu, revue littéraire d’Asie, par le biais d’un article consacré au texte Une marche jusqu’à Kobé de Haruki Marakami, paru dans le quatrième numéro de la revue, Cartes et territoires. J’ai décidé de m’offrir l’ouvrage (on peut le commander sur le site des éditions Jentayu).

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C’est une belle revue. Chaque numéro est illustré par un artiste différent (ici, Public Child) et on trouve au début une carte de l’Asie nous permettant de situer géographiquement l’origine de chaque auteur y ayant contribué. Revue conviviale, on s’y sent chez soi.

Je n’ai pour l’instant lu que le texte de Murakami, puisque c’est celui-là qui m’a poussée à me procurer cette revue. Assez court, il ne compte qu’une quinzaine de pages. L’auteur y raconte son retour dans la province de son enfance après qu’ait eu lieu le tremblement de terre de Kobé de 1995. Plus d’une année s’est écoulée quand il amorce son périple, il a eu le temps d’écrire Underground, qui porte sur l’attentat au gaz sarin survenu deux mois après le séisme. Installé dans la région de Tokyo depuis son entrée à l’université, Murakami n’était retourné que rarement dans sa province:

“Il y a des hommes qui, sans cesse, sont comme tirés vers leur lieu d’origine alors que d’autres ont l’impression que tout retour leur est quasiment impossible. Dans la plupart des cas, c’est comme si une sorte de force fatale séparait ces deux catégories d’individus, sans qu’il y ait de rapport avec les sentiments qu’ils éprouvent pour leur pays natal.
   Que cela me plaise ou non, il semble bien que j’appartienne à la seconde catégorie.” (p. 186)

Un texte simple, à l’image de Murakami, ponctué ici et là de belles images. Mais surtout, l’amorce d’une réflexion sur les origines, particulièrement celles de la violence.

“Il est indéniable qu’au sein même de ce tableau paisible subsistent des vestiges de violence. C’est ce que j’éprouve de façon intime. Une part de cette violence est enfouie, juste sous nos pieds, une autre se tapit à l’intérieur de nous-mêmes. L’une est la métaphore de l’autre. Ou peut-être sont-elles interchangeables. Elles gisent là, endormies, comme deux bêtes qui font le même rêve.” (p. 192)

Continuellement, une impression d’étrangeté accompagne l’auteur:

“En face de la gare de Rokko, je m’accordai un petit compromis et entrai dans un McDonald’s. Je commandai un ensemble œufs/muffins (360 yens) et pus enfin apaiser la faim qui grondait en moi tel le mugissement de l’océan. Je résolus de faire une pause d’une demi-heure. Il était alors 9 heures. D’être entré dans un MacDo à 9 heures du matin me donna la sensation d’être devenu un élément parmi d’autres à l’intérieur d’une gigantesque réalité virtuelle « macdonaldesque ». Ou encore d’être devenu une part d’un inconscient collectif. De fait, pourtant, tout ce qui m’environnait était bien ma réalité individuelle. Évidemment. Si ce n’est que, passagèrement, pour le meilleur ou pour le pire, ce caractère d’individualité se retrouvait dans une impasse.” (p. 196)

Les questions de l’auteur demeurent sans réponse. Elles ne font que frapper son esprit à mesure qu’il avance, à travers ses souvenirs, sur une terre qu’il ne reconnait plus. C’est quatre mois plus tard, alors qu’il est de retour chez lui, qu’il fait le point en écrivant ce récit.

Extraits

“L’eau, comme réduite par le temps, était devenue noire et boueuse, et, sur des rochers secs, des tortues d’âge indéterminé se chauffaient le dos au soleil, sans qu’aucune pensée, sans doute, ne leur traverse le crâne.” (p. 188)

“Il y a cependant une chose, une seule, dont je suis sûr. Plus on vieillit, plus on est seul. C’est pareil pour tout le monde. Enfin, plus exactement, il est possible que, dans un sens, nos vies ne soient rien d’autre qu’une série d’étapes qui nous habituent à la solitude. Nous n’aurions par conséquent aucune raison de nous plaindre. Et d’ailleurs, à qui pourrions-nous bien nous plaindre?” (p. 196)

mercredi 1 février 2017

La trilogie des gemmes

La trilogie des gemmes est une série jeunesse écrite par l’auteure allemande Kerstin Gier. Elle a pour narratrice le personnage de Gwendolyn Shepherd qui vit dans l’ombre de sa cousine Charlotte depuis sa prime enfance, Charlotte étant son ainée d’un jour seulement. Si Gwendolyn est une jeune fille normale, il n’en est rien de Charlotte, qui a hérité du gène du voyage dans le temps, un secret bien gardé par la famille. À seize ans, elle est sur le point de subir son premier voyage. Tout le monde la surveille, car les premiers voyages surviennent de façon subite et incontrôlée. Sauf que, contre toute attente, c’est Gwendolyn qui, un beau jour, se retrouve soudainement à une autre époque.

Trilogie

C’est le genre de livre que j’aime bien comparer au junk food parce que, bien que ce ne soit pas de la grande qualité littéraire, on ne peut s’empêcher de le consommer jusqu’à la fin. L’histoire est très originale, et c’est ce qui m’a accrochée, mais le livre a eu, pour moi, quelques irritants. Que son public cible soit les adolescentes n’est pas un problème en soi. Toutefois, on sent tout au long qu’on s’adresse à des ados dans un langage d’ados (traduit en France, donc doublement agaçant pour la québécoise que je suis [je n’ai rien contre les Français, seulement leur vocabulaire adolescent renforce à mes oreilles le décalage]). Beaucoup de clichés adolescents, aussi, et de digressions sur des sujets banals. Il y a plein de thèmes importants à l’adolescence, mais on a préféré s’en tenir aux lieux communs. Enfin, il me semble que c’était souvent superflu. Il m’a fallu traverser les deux premiers tomes en entier avant que je comprenne que ce qui, plus que tout élément, m’empêchait de voir en les personnages autre chose que des clichés, c’est qu’ils ont été esquissés à grands traits (de caractères): peu de psychologie. C’est dommage, l’histoire aurait pu gagner beaucoup en profondeur.

N’empêche, j’ai lu toute la série en moins d’une semaine. C’est donc dire qu’elle fonctionne malgré tout.

Et puis, ce n’est pas pire que de regarder la télé… ; )

Cinéma

Les livres ont été adaptés au cinéma, mais je n’ai pas vu les films. Je joins ici la bande-annonce du premier, Rouge Rubis.

samedi 28 janvier 2017

Amours en marge

Dans le cadre de mes recherches, j’ai communiqué avec L’institut national de jeunes sourds de Paris. Une dame vraiment gentille m’a remis une liste d’ouvrages présentant un personnage sourd, ou traitant de la surdité. Une longue liste manuscrite que j’ai reçue en fichier numérisé. Merci! Parmi les titres figurait Amours en marge de Yôko Ogawa, qui m’attendait justement dans ma bibliothèque puisque j’ai acheté les Œuvres de l’auteure, tomes 1 et 2, il y a de cela quelques années.

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La narratrice souffre d’un problème d’audition caractérisé par des bourdonnements d’oreille et une ouïe parfois trop affinée. Depuis que cela a commencé, elle se fait traiter à la clinique F. Un jour, elle accepte de participer à une table ronde pour un magazine qui prévoit un numéro sur les troubles de l’audition. C’est là qu’elle aperçoit Y pour la première fois. Il sténographie la rencontre. La narratrice est émerveillée par ses doigts qui travaillent comme s’ils étaient des êtres autonomes. Bientôt, ils se revoient. Le sténographe l’accompagne dans le traitement de ses oreilles.

Le tout est tissé comme une dentelle, avec délicatesse et précision. Lentement, les symptômes et les souvenirs de la narratrice s’éclaircissent pour s’unir à différents indices semés ici et là, à la frontière du fantastique, tout juste un flirt. Rien n’est laissé au hasard, ce qui semble banal ou description superflue peut devenir un élément central dans le dénouement du récit. Mais le récit dénoue en douceur. Je ne sais pas si c’est une constante de l’auteure, mais selon les deux textes que j’ai lus d’elle, ses récits semblent se résoudre sans éclat, seulement dans l’aboutissement du parcours que l’on a suivi pas à pas. Pour cette raison, je crois, j’ai mis un temps à accrocher, mais j’ai finalement beaucoup apprécié cette lecture finement brodée.

L’écriture est élégante. J’ai trouvé particulièrement jolie cette description d’une oreille:

Ça ressemble à un mécanisme de montre découpé dans un fruit.” (p. 402)

La narratrice décrit aussi joliment la conversation en signes qu’échangent une mère et sa fille dans l’autobus:

“Toutes sortes de formes plus séduisantes les unes que les autres se succédaient comme à la parade, à tel point que je me suis demandé à combien pouvait s’élever le nombre de mots que l’on pouvait former avec dix doigts. Ils ne s’égaraient pas, ne se trompaient pas, n’hésitaient pas. Dociles, ils faisaient de leur mieux. Si bien que je me suis inquiétée: leurs articulations ne se fatiguaient-elles pas?” (p. 392)

mardi 17 janvier 2017

Pseudo

C’est tellement un livre étrange et en même temps c’est Romain Gary tout craché.

“Je ne savais pas encore que l’incompréhension va plus loin que tout le savoir, plus loin que le génie, et que c’est toujours elle qui a le dernier mot.” (p. 24)

“Je me sentais donc souvent tel père tel fils, et ça me mettait hors de moi, au figuré: au propre, c’est impossible. On ne sort pas vivant de notre crasse biologique.” (p. 30)

“J’ai failli pisser de joie. Je pisse toujours hors de propos. Je rêve de soulagement.” (p. 74)

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Troisième opus signé sous le pseudonyme Émile Ajar, Pseudo raconte une sorte de délire d’auteur, délire littéraire et identitaire qu’il est plus facile de comprendre aujourd’hui que l’on sait que Romain Gary se cache sous le nom de Ajar, et que cette supercherie, si elle a été synonyme de grande réussite, a aussi été une des plus grandes angoisses de Gary. Il avait réussi à créer l’ultime personnage (ou plutôt le personnage total), celui qui existe hors du livre et qu’il avait dû demander à son petit-cousin Paul Pavlowitch de personnifier: l’auteur Émile Ajar. Mais selon la biographie rédigée par Myriam Anissimov, et si mes souvenirs sont bons, le Paul en question a fini par donner du fil à retordre à Gary qui, ayant remporté un deuxième Goncourt sous le nom de Ajar (on ne peut le remporter qu’une seule fois), se trouvait en délicate position pour négocier. Si Pseudo m’a semblé le récit de cette double identité et du combat intérieur de l’auteur par rapport à son double et à son besoin d’être reconnu comme tel, il m’a aussi paru avoir le gout d’une revanche. Dans cet ouvrage où Paul Pavlowitch est identifié comme créateur d’Émile Ajar, on livre le processus créatif et névrotique qui aurait mené à la création des livres précédents du fameux Ajar ainsi que de Pseudo, qui nous est donné à lire comme un résumé de thérapie. On peut croire que Gary s’amuse beaucoup à faire passer son petit-cousin pour instable. Mais c’est en même temps une réflexion sur le processus identitaire de tout créateur ou même de toute personne.

Extraits

“Je me suis mis à faire pseudo-pseudo et on a cessé de me remarquer.
   Parfois j’allais à des réunions avec des copains au Café de la Gare. Il y avait un plombier, un comptable, un fonctionnaire. Bien sûr, ils n’étaient ni plombier, ni comptable, ni fonctionnaire. Ils sont tout autre chose. Mais personne ne s’en doute, ils simulent, ils font pseudo-pseudo huit heures par jour et on leur fout la paix. Ils vivent cachés à l’intérieur et ils ne sortent que la nuit, dans leurs rêves, et dans leurs cauchemars.” (p. 23)

“Après avoir signé plusieurs centaines de fois, si bien que la moquette de ma piaule était recouverte de feuilles blanches avec mon pseudo qui rampait partout, je fus pris d’une peur atroce: la signature devenait de plus en plus ferme, de plus en plus à elle-même pareille, identique, telle quelle, de plus en plus fixe. Il était là. Quelqu’un, une identité, un piège à vie, une présence d’absence, un infirmité, une difformité, une mutilation, qui prenait possession, qui devenait moi. Émile Ajar.
   Je m’étais incarné.” (p. 81)

“Je vous déclare seulement ceci: Alyette a des yeux comme s’il y avait encore un premier regard.” (p. 102)

“Les chaises me font particulièrement peur parce que leurs formes suggèrent une absence humaine.” (p. 131)

mardi 10 janvier 2017

Cunéiforme

Il y avait sans doute deux ans que ce livre trainait sur ma pile-de-livres-à-lire. Je l’avais commandé quand j’ai commencé à m’intéresser à la mise en scène de personnages sourds dans la littérature, mais je l’avais tassé étant donné que c’est une traduction. J’ai toujours trouvé qu’il avait l’air bien. Je ne m’étais pas trompée. Toutefois, ce n’est pas tant la surdité du personnage et son imbrication dans le récit qui m’a le plus marquée, mais plutôt le contenu culturel. L’histoire se déroule en Iran, pays d’origine de l’auteur, Kader Abdolah, qui en décrit les paysages physiques, historiques et culturels.

Cunéiforme

L’histoire débute avec les évènements précédant la venue au monde d’Akbar, le personnage sourd du récit, en commençant par le mariage de sa mère, qui accepte d’être la deuxième épouse d’un homme riche et bien établi: ses enfants ne pourront porter le nom de leur père, mais celui-ci donne à sa seconde femme une terre qui lui permettra de bien vivre. Ainsi nait Akbar, cadet de sept enfants. Son oncle, poète nomade, sera son mentor. Sachant qu’il aura besoin d’exprimer ses pensées un jour, il le pousse à apprendre à lire et à écrire, mais pas comme tout le monde… Il l’amène dans la grotte dans la montagne, celle que tous les spécialistes visitent depuis des lunes afin de tenter de déchiffrer, en vain, le texte en écriture cunéiforme qui orne une de ses parois. Il demande (dans une langue de signes qu’ils ont développée, mais qui n’est que mentionnée tout au long du livre) à Akbar de monter debout sur son âne et de copier les symboles. Par la suite, partout où va Akbar, il a avec lui un carnet dans lequel il écrit en cunéiforme, et que personne ne pourra vraiment déchiffrer.

“Nul ne savait quand il écrivait dans son cahier. Et encore moins ce qu’il écrivait. Le cahier lui était associé et faisait même désormais partie de son corps, tout comme ce cœur qui battait et auquel personne ne prêtait particulièrement attention. Ismaël, en revanche, savait quand son père écrivait. Qu’il devait écrire sur des choses qu’il ne comprenait pas et qu’il ne pouvait exprimer en langage des signes. Sur des choses inaccessibles, incompréhensibles, intangibles qui soudain le touchaient et qu’il regardait survenir, impuissant, ou vis-à-vis desquelles il prenait position ou encore qui le faisaient réfléchir. Sur la mort, par exemple, ou sur la lune, sur la  pluie qui tombait, sur le puits, et naturellement sur l’amour, sur ce processus indescriptible dans son cœur. Et aussi sur les événements qui avaient marqué sa vie d’une profonde empreinte.” (p. 90-91)

Des années plus tard, son fils, Ismaël, tentera l’expérience. Exilé, comme l’auteur, aux Pays-Bas après son implication dans un mouvement de résistance, il tente de rendre un dernier hommage à son père qu’il a dû quitter du jour au lendemain.

“Ismaël alla s’asseoir à son bureau, le feuilleta et se dit: Comment vais-je pouvoir jamais éclaircir le mystère de ces notes? Comment puis-je faire parler ce cahier? Comment vais-je le traduire dans un langage lisible?” (p. 100)

C’est un beau livre, et tout ce qui concerne l’histoire du pays, ses racines, ses revirements politiques est vraiment très intéressant et constitue, à mon avis, le cœur même de l’histoire. La surdité du personnage ne devient qu’un prétexte pour camper le récit et lui donner une couleur particulière, une intrigue. La surdité du personnage n’est pas un thème en soi, elle n’est pas développée comme telle et ne marque que peu la mécanique du texte.

La narration rappelle celle d’un conte (et la surdité, d’une certaine façon, s’y colle un peu comme un élément fantastique):

“Nous sommes deux. Ismaël et moi. Je suis le narrateur omniscient. Ismaël est le fils d’Aga Akbar qui était sourd-muet.
   Bien que je sois omniscient, je ne peux malheureusement pas lire les notes d’Aga Akbar.
   Je ne raconterai que la partie de l’histoire jusqu’à la naissance d’Ismaël. Je lui laisse raconter la suite. Mais à la fin j’interviendrai de nouveau, car Ismaël ne parvient pas à déchiffrer les dernières notes de son père.” (p. 12)

Extraits

“Gazem Gan sourit de sorte qu’on vit briller sa dent en or. Un peu plus tard, la doyenne de la maison prit Ismaël dans ses bras et l’apporta dans la pièce réservée aux hôtes. Tout le monde se taisait, car le premier mot, la première phrase qui devait atteindre le cerveau pur de l’enfant devait être un poème, des vers anciens et mélodieux. Donc pas un mot d’une sage-femme ou le cri d’une tante, pas de mots banals de la bouche d’une voisine, mais un poème de Hafez, le maître de la poésie persane médiévale.” (p. 110)

“C’était impossible de traduire la richesse des textes poétiques d’un tel maître dans le langage des signes rudimentaire de mon père. Pourtant, je devais pouvoir y parvenir, nous nous comprenions parfaitement. Ce qu’il disait, je le saisissais aussitôt, et ce que je disais, il le comprenait sur-le-champ. J’étais presque capable de lui traduire le vaste monde en quelques gestes simples. Nous ne parlions pas seulement par gestes, mais aussi avec nos yeux, nos lèvres, notre comportement et nous étions en plus aidés par le dieu de mon père, le dieu des sourds-muets. (p. 164)

samedi 31 décembre 2016

Le ciel de Bay City

Je n’aime habituellement pas les récits pessimistes car, absorbée par ma lecture, je sens qu’ils me tirent vers le bas, vers une mélancolie qui n’est pas dans ma nature et, bien souvent, ça me déprime. C’est l’une des raisons pour lesquelles je n’aurais pas cru ouvrir ce livre. J’en avais lu un extrait dans un manuel de la SOFAD destiné élèves de 4e secondaire, un extrait tiré de la première page et qui laissait tout de suite voir la qualité de l’écriture et la noirceur du thème.

“De Bay City, je me rappelle la couleur mauve saumâtre. La couleur des soleils tristes qui se couchent sur les toits des maisons préfabriquées, des maisons de tôles clonées les unes sur les autres et décorées de petits arbres riquiqui, plantés la veille. Je me souviens d’un mauve sale qui s’étire des heures. Un mauve qui agonise bienveillamment sur le destin ronronnant des petites familles. Dès cinq heures du soir, quand les voitures commencent à retrouver leur place dans les entrées de garage, on s’affaire dans les cuisines. Les télé se mettent à hurler et les fours à micro-ondes à jouir. [­…]
À Bay City, à peine la journée est finie qu’on accueille le soir frénétiquement en se préparant pour le sommeil sans rêve de la nuit. À Bay City, mes cauchemars sont bleus et ma douleur n’a pas encore de nom.” (p. 9)

Puis j’ai été curieuse, j’ai voulu découvrir Catherine Mavrikakis, l’auteure, et me suis procuré le livre. En aucun temps je n’ai étouffé sous la lourdeur de la thématique, pourtant très soutenue, de la mort, passant des camps de concentration aux idées suicidaires et meurtrières d’une jeune Américaine hantée par le passé des siens.

C’est un récit à l’écriture noire, mais étrangement lumineuse, étouffante et pourtant pleine d’élan. Des thématiques serrées qui s’organisent comme une toile au fil de la narration. Un livre qui décrit la laideur avec de belles phrases qui la rendent poétique, tolérable, et la ramènent sur un pied d’égalité avec le beau et le vivant.

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Amy rêve de mourir depuis toujours; elle n’a pas eu la chance de sa sœur ainée mort née: elle doit vivre sous le ciel mauve de Bay City. Ayant quitté l’Europe post-Deuxième Guerre, sa mère et sa tante s’y sont établies pour élever de vrais petits Américains, et vivent dans le déni du passé. À Amy, curieuse et hantée dans ses cauchemars, elles refusent toute réponse. Sa mère voit dans ses visions nocturnes des fadaises tandis que sa tante y voit un signe de sainteté. D’une façon ou d’une autre, Amy est livrée à elle-même, à son désir de mort et à sa relation ambigüe au vivant. Elle baise sur les banquettes arrière, fume des joints, écoute Alice Cooper et travaille au K-Mart, emblème de l’Amérique prospère et seul lieu où elle se sent vraiment chez elle.

“Le ciel de Bay City” n’est pas un titre anodin. Pas que les titres le soient habituellement, mais plutôt que celui-ci est plus qu’à l’habitude imbriqué au récit. Les mots “ciel”, “Bay City” et “mauve” (non représenté en mot mais en couleur sur la couverture) sont récurrents tout au long de l’histoire, le ciel est presque en soi un personnage.

“Je ne peux leur expliquer ce qu’est le ciel pour moi. Que les avions que je lance en sa direction conjurent le mauvais sort, que leurs vapeurs toxiques embrassent les cendres de mes ancêtres et font saigner le firmament qui rendra un jour l’âme. Je ne veux sauver ni la terre, ni le ciel. Le monde est un désastre, à la catastrophe je veux participer en transperçant l’azur. À ma mort, il me faudra me faire pardonner d’avoir vécu si longtemps. Je n’aurai pas d’autre excuse que celle d’avoir voulu contribuer à l’apocalypse.” (p. 208)

On a été habitué par la littérature québécoise (vous excuserez la généralisation, mais elle est dénuée de tout sentiment négatif) à des fins simples et sans surprise. Aussi ne m’attendais-je à rien de particulier à l’approche des dernières pages. J’ai été soufflée. (Ou peut-être suis-je bien naïve, bon public que je suis.) Écriture habile, parfaitement maitrisée, récit bien mené. Je me suis demandé un temps ce qui pouvait motiver cette écriture, ce qui permettait à l’auteure de construire au fil des pages, ce vers quoi elle avançait. Puis il m’a semblé que c’est un rappel des camps de concentration et de l’horreur, une réflexion sur la mort et donc sur la vie qui guidaient son écriture. Le personnage d’Amy existe pour faire parler ces thèmes.

Extraits

“Je n’ai aucun désir pour un type qui se fait acheter ses Playboy par sa mère et qui boit un café infâme parce qu’il croit continuer ainsi à téter le sein maternel. Mon cousin est un fils à sa maman. Un beau gosse certes, mais il y en a beaucoup à Bay City de garçons aux dents blanches. Le Colgate ou le Crest se vendent bien dans notre patelin.” (p. 63)

“Aussi scandaleux, inhumain que cela puisse paraître, celui ou celle qui meurt doit le faire seul. La mort n’est pas de l’ordre de l’humain, elle est sacrée, c’est-à-dire divine ou anodine. C’est une inconnue dont il faut respecter les secrets. C’est pourquoi les humains que nous sommes doivent s’incliner quand elle arrive vraiment et la laisser faire son œuvre, fût-elle diabolique, seule. J’ai compris avec la mort de Bernie que le scandale des camps de concentration réside dans cette mort collective, publique, arrachée à même la vie, abruptement. Les morts doivent avoir le temps de quitter les vivants et de devenir parias. Voilà pourquoi j’ai toujours pensé que ceux qui meurent violemment, accidentellement souffrent davantage que les autres.” (p. 165)

“Parfois, il me semble que ce serait bon de finir ainsi: à l’hôpital, dans les souffrances d’un cancer qu’on soulage à grands coups de morphine. Il me semble que c’est l’holocauste organisé du temps qui passe que je devrais accepter de vivre en mourant hébétée dans une chambre aseptisée et triste. Il serait très certainement doux de me faire l’hôtesse accueillante de la mort banalisée.” (p. 256)

mardi 22 novembre 2016

La marche en forêt

Dans le thème “Christine à la quête de l’équilibre” il y a: recommencer à lire des livres dont j’ai envie même si, techniquement parlant, je n’en ai pas le temps. Je débute la série du “trente minutes par soir ou un peu plus quand c’est possible” avec ce petit roman de la québécoise Catherine Leroux, La marche en forêt. Mon amoureux m’a dit: “Oh mon Dieu, il y a les mots marche et forêt dans le titre, c’est tellement facile de voir comment tu choisis tes livres…” et il a bien raison. Ça explique probablement pourquoi, des trois titres de l’auteure, j’ai choisi celui-ci (son premier). Le livre trainait sur ma “pile de livres à lire” depuis un bon moment déjà, me l’étant procuré peu après avoir assisté aux Correspondances d’Eastman à l’été 2015, où j’ai découvert cette jeune auteure.

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Le livre présente en parallèle différents membres de la famille Brûlé, dont l’arbre généalogique, placé au début du livre, nous aide à comprendre les ramifications. C’est une histoire aux apparences tranquilles, construite sur les petits et grands drames de chaque individu, nous rappelant que, dans le roman comme dans la vie, chacun a sa propre histoire que lui seul connait vraiment. Il y a Fernand qui vient de perdre son épouse et qui se remarie quelques mois plus tard à une femme beaucoup plus jeune, Hubert qui se retrouve en prison, Justine qui prend soin d’un autiste à domicile, Marilou qui entretient des relations difficiles avec sa mère, Marc qui est maintenant père de jumelles… En toile de fond, Alma, l’Amérindienne, part à la chasse… On découvre chaque personnage séparément ou dans ses liens avec les autres, les petites réunions, les grands rassemblements et, peu à peu, se dessine le portrait de cette grande famille tissée serrée.

J’ai adoré l’écriture, efficace mais tout en images. J’ai aimé l’humanité. Et une forme d’humilité, aussi.

Extraits

“Elles sont quatre, ou peut-être cinq. Disons qu’elles sont entre quatre et six, et elles pouffent dans leur coin depuis le début de la récréation. Marc a appris dans son cours de science que le cerveau humain n’est pas en mesure de compter spontanément les objets qui forment un groupe quand leur nombre est supérieur à sept. Si un homme voit six pommes, il jette un œil et dit « six ». S’il y en a neuf, il lui faudra rapidement faire le décompte avant de pouvoir en donner le nombre, ou alors fournir une approximation. Avec les filles, Marc est convaincu que ce chiffre est bien inférieur à sept. Elles bougent sans arrêt, se trémoussent, changent de place, d’allure, de coiffure à tout moment. Sans compter qu’elles se ressemblent toutes un peu, chacune adoptant les manies des autres, s’habillant toutes de la même façon pendant une semaine avant de se métamorphoser à l’unisson… Elles rient en chœur, et regardent toutes dans la même direction. Cette fois, c’est dans la direction de Marc. Quelque chose se trame qui implique Marc. Cela le rend nerveux et fait de la tâche de dénombrer les filles un défi encore plus colossal.” (p. 66-67)

“Ça n’a pas de nom. Dans sa tête, Françoise l’appelle « le trou à bottes », mais elle n’a jamais utilisé cette expression à voix haute. Elle n’a jamais entendu qui que ce soit désigner la chose verbalement, sauf peut-être Normand qui avait employé « le creux pour les souliers », une paraphrase des termes que Françoise utilise avec elle-même. Après tout, ce n’est pas autre chose: un creux cubique dans le mur, près de la porte d’entrée, destiné à recevoir les chaussures. Elle n’a jamais vu cela ailleurs, et c’est ce qu’elle préfère dans la maison de ses beaux-parents. Elle suppose que ces derniers avaient la même affection pour le trou à bottes; Fernand n’a-t-il pas pris la peine d’y poser du tapis lorsqu’il a rénové le sous-sol? En outre, Françoise n’y a jamais vu que les plus beaux souliers, les bottes du dimanche, comme si c’était un honneur pour les chaussures de s’y trouver.” (p. 85)