Tasse de thé

Tasse de thé

vendredi 10 février 2017

Hôzuki

Voici une autre découverte que j’ai faite grâce au très beau blogue http://www.lalitteraturejaponaise.com/ (salutations!). Attirée par la couverture, j’ai commencé à lire le billet consacré au livre. Mon intérêt a été capté une deuxième fois lorsque j’ai appris qu’un des personnages, l’enfant de la narratrice, est sourd. Ça pique toujours ma curiosité en raison de mes recherches. Je pensais devoir écarter l’ouvrage, mais il s’avère que ce n’est pas une traduction du japonais, mais un roman rédigé en langue française par une auteure québécoise d’origine japonaise. Eh bien! le monde est petit! Aki Shimazaki est née au Japon, mais habite Montréal depuis 1991. Elle a publié plusieurs romans chez Leméac Éditeur.

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Je ne sais pas trop comment résumer ce roman dont l’intrigue se dévoile par petites touches. La narratrice est une personne introvertie et indépendante qui ressent peu le besoin de se mêler aux gens. Elle a un fils, Târo, sourd de naissance. Elle habite avec sa mère et lui un petit appartement annexé à la bouquinerie dont elle est propriétaire. Un jour, une dame entre dans la boutique avec sa fillette de quatre ans en quête d’ouvrages philosophiques pour son mari. Les deux enfants se lient instantanément, et la dame tente de faire la conversation à la narratrice, plutôt réticente. Malgré tout, cette dernière finira par accepter de la revoir pour faire plaisir à son fils, tellement heureux de s’être fait une amie.

Le roman est construit un peu sur un système de confidences. Les révélations se succèdent doucement au fil des pages et nous font connaitre la vie discrète, mais secrète de la narratrice. Le tout est joliment brodé, dans une sobriété efficace. J’ai beaucoup aimé ma lecture.

samedi 4 février 2017

Une marche jusqu’à Kobé

J’errais sur la toile quand j’ai découvert le site http://www.lalitteraturejaponaise.com/, qui se consacre (le nom le dit) à la littérature nippone. J’y ai appris l’existence de Jentayu, revue littéraire d’Asie, par le biais d’un article consacré au texte Une marche jusqu’à Kobé de Haruki Marakami, paru dans le quatrième numéro de la revue, Cartes et territoires. J’ai décidé de m’offrir l’ouvrage (on peut le commander sur le site des éditions Jentayu).

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C’est une belle revue. Chaque numéro est illustré par un artiste différent (ici, Public Child) et on trouve au début une carte de l’Asie nous permettant de situer géographiquement l’origine de chaque auteur y ayant contribué. Revue conviviale, on s’y sent chez soi.

Je n’ai pour l’instant lu que le texte de Murakami, puisque c’est celui-là qui m’a poussée à me procurer cette revue. Assez court, il ne compte qu’une quinzaine de pages. L’auteur y raconte son retour dans la province de son enfance après qu’ait eu lieu le tremblement de terre de Kobé de 1995. Plus d’une année s’est écoulée quand il amorce son périple, il a eu le temps d’écrire Underground, qui porte sur l’attentat au gaz sarin survenu deux mois après le séisme. Installé dans la région de Tokyo depuis son entrée à l’université, Murakami n’était retourné que rarement dans sa province:

“Il y a des hommes qui, sans cesse, sont comme tirés vers leur lieu d’origine alors que d’autres ont l’impression que tout retour leur est quasiment impossible. Dans la plupart des cas, c’est comme si une sorte de force fatale séparait ces deux catégories d’individus, sans qu’il y ait de rapport avec les sentiments qu’ils éprouvent pour leur pays natal.
   Que cela me plaise ou non, il semble bien que j’appartienne à la seconde catégorie.” (p. 186)

Un texte simple, à l’image de Murakami, ponctué ici et là de belles images. Mais surtout, l’amorce d’une réflexion sur les origines, particulièrement celles de la violence.

“Il est indéniable qu’au sein même de ce tableau paisible subsistent des vestiges de violence. C’est ce que j’éprouve de façon intime. Une part de cette violence est enfouie, juste sous nos pieds, une autre se tapit à l’intérieur de nous-mêmes. L’une est la métaphore de l’autre. Ou peut-être sont-elles interchangeables. Elles gisent là, endormies, comme deux bêtes qui font le même rêve.” (p. 192)

Continuellement, une impression d’étrangeté accompagne l’auteur:

“En face de la gare de Rokko, je m’accordai un petit compromis et entrai dans un McDonald’s. Je commandai un ensemble œufs/muffins (360 yens) et pus enfin apaiser la faim qui grondait en moi tel le mugissement de l’océan. Je résolus de faire une pause d’une demi-heure. Il était alors 9 heures. D’être entré dans un MacDo à 9 heures du matin me donna la sensation d’être devenu un élément parmi d’autres à l’intérieur d’une gigantesque réalité virtuelle « macdonaldesque ». Ou encore d’être devenu une part d’un inconscient collectif. De fait, pourtant, tout ce qui m’environnait était bien ma réalité individuelle. Évidemment. Si ce n’est que, passagèrement, pour le meilleur ou pour le pire, ce caractère d’individualité se retrouvait dans une impasse.” (p. 196)

Les questions de l’auteur demeurent sans réponse. Elles ne font que frapper son esprit à mesure qu’il avance, à travers ses souvenirs, sur une terre qu’il ne reconnait plus. C’est quatre mois plus tard, alors qu’il est de retour chez lui, qu’il fait le point en écrivant ce récit.

Extraits

“L’eau, comme réduite par le temps, était devenue noire et boueuse, et, sur des rochers secs, des tortues d’âge indéterminé se chauffaient le dos au soleil, sans qu’aucune pensée, sans doute, ne leur traverse le crâne.” (p. 188)

“Il y a cependant une chose, une seule, dont je suis sûr. Plus on vieillit, plus on est seul. C’est pareil pour tout le monde. Enfin, plus exactement, il est possible que, dans un sens, nos vies ne soient rien d’autre qu’une série d’étapes qui nous habituent à la solitude. Nous n’aurions par conséquent aucune raison de nous plaindre. Et d’ailleurs, à qui pourrions-nous bien nous plaindre?” (p. 196)

mercredi 1 février 2017

La trilogie des gemmes

La trilogie des gemmes est une série jeunesse écrite par l’auteure allemande Kerstin Gier. Elle a pour narratrice le personnage de Gwendolyn Shepherd qui vit dans l’ombre de sa cousine Charlotte depuis sa prime enfance, Charlotte étant son ainée d’un jour seulement. Si Gwendolyn est une jeune fille normale, il n’en est rien de Charlotte, qui a hérité du gène du voyage dans le temps, un secret bien gardé par la famille. À seize ans, elle est sur le point de subir son premier voyage. Tout le monde la surveille, car les premiers voyages surviennent de façon subite et incontrôlée. Sauf que, contre toute attente, c’est Gwendolyn qui, un beau jour, se retrouve soudainement à une autre époque.

Trilogie

C’est le genre de livre que j’aime bien comparer au junk food parce que, bien que ce ne soit pas de la grande qualité littéraire, on ne peut s’empêcher de le consommer jusqu’à la fin. L’histoire est très originale, et c’est ce qui m’a accrochée, mais le livre a eu, pour moi, quelques irritants. Que son public cible soit les adolescentes n’est pas un problème en soi. Toutefois, on sent tout au long qu’on s’adresse à des ados dans un langage d’ados (traduit en France, donc doublement agaçant pour la québécoise que je suis [je n’ai rien contre les Français, seulement leur vocabulaire adolescent renforce à mes oreilles le décalage]). Beaucoup de clichés adolescents, aussi, et de digressions sur des sujets banals. Il y a plein de thèmes importants à l’adolescence, mais on a préféré s’en tenir aux lieux communs. Enfin, il me semble que c’était souvent superflu. Il m’a fallu traverser les deux premiers tomes en entier avant que je comprenne que ce qui, plus que tout élément, m’empêchait de voir en les personnages autre chose que des clichés, c’est qu’ils ont été esquissés à grands traits (de caractères): peu de psychologie. C’est dommage, l’histoire aurait pu gagner beaucoup en profondeur.

N’empêche, j’ai lu toute la série en moins d’une semaine. C’est donc dire qu’elle fonctionne malgré tout.

Et puis, ce n’est pas pire que de regarder la télé… ; )

Cinéma

Les livres ont été adaptés au cinéma, mais je n’ai pas vu les films. Je joins ici la bande-annonce du premier, Rouge Rubis.

samedi 28 janvier 2017

Amours en marge

Dans le cadre de mes recherches, j’ai communiqué avec L’institut national de jeunes sourds de Paris. Une dame vraiment gentille m’a remis une liste d’ouvrages présentant un personnage sourd, ou traitant de la surdité. Une longue liste manuscrite que j’ai reçue en fichier numérisé. Merci! Parmi les titres figurait Amours en marge de Yôko Ogawa, qui m’attendait justement dans ma bibliothèque puisque j’ai acheté les Œuvres de l’auteure, tomes 1 et 2, il y a de cela quelques années.

Ogawa Amours en marge

La narratrice souffre d’un problème d’audition caractérisé par des bourdonnements d’oreille et une ouïe parfois trop affinée. Depuis que cela a commencé, elle se fait traiter à la clinique F. Un jour, elle accepte de participer à une table ronde pour un magazine qui prévoit un numéro sur les troubles de l’audition. C’est là qu’elle aperçoit Y pour la première fois. Il sténographie la rencontre. La narratrice est émerveillée par ses doigts qui travaillent comme s’ils étaient des êtres autonomes. Bientôt, ils se revoient. Le sténographe l’accompagne dans le traitement de ses oreilles.

Le tout est tissé comme une dentelle, avec délicatesse et précision. Lentement, les symptômes et les souvenirs de la narratrice s’éclaircissent pour s’unir à différents indices semés ici et là, à la frontière du fantastique, tout juste un flirt. Rien n’est laissé au hasard, ce qui semble banal ou description superflue peut devenir un élément central dans le dénouement du récit. Mais le récit dénoue en douceur. Je ne sais pas si c’est une constante de l’auteure, mais selon les deux textes que j’ai lus d’elle, ses récits semblent se résoudre sans éclat, seulement dans l’aboutissement du parcours que l’on a suivi pas à pas. Pour cette raison, je crois, j’ai mis un temps à accrocher, mais j’ai finalement beaucoup apprécié cette lecture finement brodée.

L’écriture est élégante. J’ai trouvé particulièrement jolie cette description d’une oreille:

Ça ressemble à un mécanisme de montre découpé dans un fruit.” (p. 402)

La narratrice décrit aussi joliment la conversation en signes qu’échangent une mère et sa fille dans l’autobus:

“Toutes sortes de formes plus séduisantes les unes que les autres se succédaient comme à la parade, à tel point que je me suis demandé à combien pouvait s’élever le nombre de mots que l’on pouvait former avec dix doigts. Ils ne s’égaraient pas, ne se trompaient pas, n’hésitaient pas. Dociles, ils faisaient de leur mieux. Si bien que je me suis inquiétée: leurs articulations ne se fatiguaient-elles pas?” (p. 392)

mardi 17 janvier 2017

Pseudo

C’est tellement un livre étrange et en même temps c’est Romain Gary tout craché.

“Je ne savais pas encore que l’incompréhension va plus loin que tout le savoir, plus loin que le génie, et que c’est toujours elle qui a le dernier mot.” (p. 24)

“Je me sentais donc souvent tel père tel fils, et ça me mettait hors de moi, au figuré: au propre, c’est impossible. On ne sort pas vivant de notre crasse biologique.” (p. 30)

“J’ai failli pisser de joie. Je pisse toujours hors de propos. Je rêve de soulagement.” (p. 74)

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Troisième opus signé sous le pseudonyme Émile Ajar, Pseudo raconte une sorte de délire d’auteur, délire littéraire et identitaire qu’il est plus facile de comprendre aujourd’hui que l’on sait que Romain Gary se cache sous le nom de Ajar, et que cette supercherie, si elle a été synonyme de grande réussite, a aussi été une des plus grandes angoisses de Gary. Il avait réussi à créer l’ultime personnage (ou plutôt le personnage total), celui qui existe hors du livre et qu’il avait dû demander à son petit-cousin Paul Pavlowitch de personnifier: l’auteur Émile Ajar. Mais selon la biographie rédigée par Myriam Anissimov, et si mes souvenirs sont bons, le Paul en question a fini par donner du fil à retordre à Gary qui, ayant remporté un deuxième Goncourt sous le nom de Ajar (on ne peut le remporter qu’une seule fois), se trouvait en délicate position pour négocier. Si Pseudo m’a semblé le récit de cette double identité et du combat intérieur de l’auteur par rapport à son double et à son besoin d’être reconnu comme tel, il m’a aussi paru avoir le gout d’une revanche. Dans cet ouvrage où Paul Pavlowitch est identifié comme créateur d’Émile Ajar, on livre le processus créatif et névrotique qui aurait mené à la création des livres précédents du fameux Ajar ainsi que de Pseudo, qui nous est donné à lire comme un résumé de thérapie. On peut croire que Gary s’amuse beaucoup à faire passer son petit-cousin pour instable. Mais c’est en même temps une réflexion sur le processus identitaire de tout créateur ou même de toute personne.

Extraits

“Je me suis mis à faire pseudo-pseudo et on a cessé de me remarquer.
   Parfois j’allais à des réunions avec des copains au Café de la Gare. Il y avait un plombier, un comptable, un fonctionnaire. Bien sûr, ils n’étaient ni plombier, ni comptable, ni fonctionnaire. Ils sont tout autre chose. Mais personne ne s’en doute, ils simulent, ils font pseudo-pseudo huit heures par jour et on leur fout la paix. Ils vivent cachés à l’intérieur et ils ne sortent que la nuit, dans leurs rêves, et dans leurs cauchemars.” (p. 23)

“Après avoir signé plusieurs centaines de fois, si bien que la moquette de ma piaule était recouverte de feuilles blanches avec mon pseudo qui rampait partout, je fus pris d’une peur atroce: la signature devenait de plus en plus ferme, de plus en plus à elle-même pareille, identique, telle quelle, de plus en plus fixe. Il était là. Quelqu’un, une identité, un piège à vie, une présence d’absence, un infirmité, une difformité, une mutilation, qui prenait possession, qui devenait moi. Émile Ajar.
   Je m’étais incarné.” (p. 81)

“Je vous déclare seulement ceci: Alyette a des yeux comme s’il y avait encore un premier regard.” (p. 102)

“Les chaises me font particulièrement peur parce que leurs formes suggèrent une absence humaine.” (p. 131)

mardi 10 janvier 2017

Cunéiforme

Il y avait sans doute deux ans que ce livre trainait sur ma pile-de-livres-à-lire. Je l’avais commandé quand j’ai commencé à m’intéresser à la mise en scène de personnages sourds dans la littérature, mais je l’avais tassé étant donné que c’est une traduction. J’ai toujours trouvé qu’il avait l’air bien. Je ne m’étais pas trompée. Toutefois, ce n’est pas tant la surdité du personnage et son imbrication dans le récit qui m’a le plus marquée, mais plutôt le contenu culturel. L’histoire se déroule en Iran, pays d’origine de l’auteur, Kader Abdolah, qui en décrit les paysages physiques, historiques et culturels.

Cunéiforme

L’histoire débute avec les évènements précédant la venue au monde d’Akbar, le personnage sourd du récit, en commençant par le mariage de sa mère, qui accepte d’être la deuxième épouse d’un homme riche et bien établi: ses enfants ne pourront porter le nom de leur père, mais celui-ci donne à sa seconde femme une terre qui lui permettra de bien vivre. Ainsi nait Akbar, cadet de sept enfants. Son oncle, poète nomade, sera son mentor. Sachant qu’il aura besoin d’exprimer ses pensées un jour, il le pousse à apprendre à lire et à écrire, mais pas comme tout le monde… Il l’amène dans la grotte dans la montagne, celle que tous les spécialistes visitent depuis des lunes afin de tenter de déchiffrer, en vain, le texte en écriture cunéiforme qui orne une de ses parois. Il demande (dans une langue de signes qu’ils ont développée, mais qui n’est que mentionnée tout au long du livre) à Akbar de monter debout sur son âne et de copier les symboles. Par la suite, partout où va Akbar, il a avec lui un carnet dans lequel il écrit en cunéiforme, et que personne ne pourra vraiment déchiffrer.

“Nul ne savait quand il écrivait dans son cahier. Et encore moins ce qu’il écrivait. Le cahier lui était associé et faisait même désormais partie de son corps, tout comme ce cœur qui battait et auquel personne ne prêtait particulièrement attention. Ismaël, en revanche, savait quand son père écrivait. Qu’il devait écrire sur des choses qu’il ne comprenait pas et qu’il ne pouvait exprimer en langage des signes. Sur des choses inaccessibles, incompréhensibles, intangibles qui soudain le touchaient et qu’il regardait survenir, impuissant, ou vis-à-vis desquelles il prenait position ou encore qui le faisaient réfléchir. Sur la mort, par exemple, ou sur la lune, sur la  pluie qui tombait, sur le puits, et naturellement sur l’amour, sur ce processus indescriptible dans son cœur. Et aussi sur les événements qui avaient marqué sa vie d’une profonde empreinte.” (p. 90-91)

Des années plus tard, son fils, Ismaël, tentera l’expérience. Exilé, comme l’auteur, aux Pays-Bas après son implication dans un mouvement de résistance, il tente de rendre un dernier hommage à son père qu’il a dû quitter du jour au lendemain.

“Ismaël alla s’asseoir à son bureau, le feuilleta et se dit: Comment vais-je pouvoir jamais éclaircir le mystère de ces notes? Comment puis-je faire parler ce cahier? Comment vais-je le traduire dans un langage lisible?” (p. 100)

C’est un beau livre, et tout ce qui concerne l’histoire du pays, ses racines, ses revirements politiques est vraiment très intéressant et constitue, à mon avis, le cœur même de l’histoire. La surdité du personnage ne devient qu’un prétexte pour camper le récit et lui donner une couleur particulière, une intrigue. La surdité du personnage n’est pas un thème en soi, elle n’est pas développée comme telle et ne marque que peu la mécanique du texte.

La narration rappelle celle d’un conte (et la surdité, d’une certaine façon, s’y colle un peu comme un élément fantastique):

“Nous sommes deux. Ismaël et moi. Je suis le narrateur omniscient. Ismaël est le fils d’Aga Akbar qui était sourd-muet.
   Bien que je sois omniscient, je ne peux malheureusement pas lire les notes d’Aga Akbar.
   Je ne raconterai que la partie de l’histoire jusqu’à la naissance d’Ismaël. Je lui laisse raconter la suite. Mais à la fin j’interviendrai de nouveau, car Ismaël ne parvient pas à déchiffrer les dernières notes de son père.” (p. 12)

Extraits

“Gazem Gan sourit de sorte qu’on vit briller sa dent en or. Un peu plus tard, la doyenne de la maison prit Ismaël dans ses bras et l’apporta dans la pièce réservée aux hôtes. Tout le monde se taisait, car le premier mot, la première phrase qui devait atteindre le cerveau pur de l’enfant devait être un poème, des vers anciens et mélodieux. Donc pas un mot d’une sage-femme ou le cri d’une tante, pas de mots banals de la bouche d’une voisine, mais un poème de Hafez, le maître de la poésie persane médiévale.” (p. 110)

“C’était impossible de traduire la richesse des textes poétiques d’un tel maître dans le langage des signes rudimentaire de mon père. Pourtant, je devais pouvoir y parvenir, nous nous comprenions parfaitement. Ce qu’il disait, je le saisissais aussitôt, et ce que je disais, il le comprenait sur-le-champ. J’étais presque capable de lui traduire le vaste monde en quelques gestes simples. Nous ne parlions pas seulement par gestes, mais aussi avec nos yeux, nos lèvres, notre comportement et nous étions en plus aidés par le dieu de mon père, le dieu des sourds-muets. (p. 164)

samedi 31 décembre 2016

Le ciel de Bay City

Je n’aime habituellement pas les récits pessimistes car, absorbée par ma lecture, je sens qu’ils me tirent vers le bas, vers une mélancolie qui n’est pas dans ma nature et, bien souvent, ça me déprime. C’est l’une des raisons pour lesquelles je n’aurais pas cru ouvrir ce livre. J’en avais lu un extrait dans un manuel de la SOFAD destiné élèves de 4e secondaire, un extrait tiré de la première page et qui laissait tout de suite voir la qualité de l’écriture et la noirceur du thème.

“De Bay City, je me rappelle la couleur mauve saumâtre. La couleur des soleils tristes qui se couchent sur les toits des maisons préfabriquées, des maisons de tôles clonées les unes sur les autres et décorées de petits arbres riquiqui, plantés la veille. Je me souviens d’un mauve sale qui s’étire des heures. Un mauve qui agonise bienveillamment sur le destin ronronnant des petites familles. Dès cinq heures du soir, quand les voitures commencent à retrouver leur place dans les entrées de garage, on s’affaire dans les cuisines. Les télé se mettent à hurler et les fours à micro-ondes à jouir. [­…]
À Bay City, à peine la journée est finie qu’on accueille le soir frénétiquement en se préparant pour le sommeil sans rêve de la nuit. À Bay City, mes cauchemars sont bleus et ma douleur n’a pas encore de nom.” (p. 9)

Puis j’ai été curieuse, j’ai voulu découvrir Catherine Mavrikakis, l’auteure, et me suis procuré le livre. En aucun temps je n’ai étouffé sous la lourdeur de la thématique, pourtant très soutenue, de la mort, passant des camps de concentration aux idées suicidaires et meurtrières d’une jeune Américaine hantée par le passé des siens.

C’est un récit à l’écriture noire, mais étrangement lumineuse, étouffante et pourtant pleine d’élan. Des thématiques serrées qui s’organisent comme une toile au fil de la narration. Un livre qui décrit la laideur avec de belles phrases qui la rendent poétique, tolérable, et la ramènent sur un pied d’égalité avec le beau et le vivant.

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Amy rêve de mourir depuis toujours; elle n’a pas eu la chance de sa sœur ainée mort née: elle doit vivre sous le ciel mauve de Bay City. Ayant quitté l’Europe post-Deuxième Guerre, sa mère et sa tante s’y sont établies pour élever de vrais petits Américains, et vivent dans le déni du passé. À Amy, curieuse et hantée dans ses cauchemars, elles refusent toute réponse. Sa mère voit dans ses visions nocturnes des fadaises tandis que sa tante y voit un signe de sainteté. D’une façon ou d’une autre, Amy est livrée à elle-même, à son désir de mort et à sa relation ambigüe au vivant. Elle baise sur les banquettes arrière, fume des joints, écoute Alice Cooper et travaille au K-Mart, emblème de l’Amérique prospère et seul lieu où elle se sent vraiment chez elle.

“Le ciel de Bay City” n’est pas un titre anodin. Pas que les titres le soient habituellement, mais plutôt que celui-ci est plus qu’à l’habitude imbriqué au récit. Les mots “ciel”, “Bay City” et “mauve” (non représenté en mot mais en couleur sur la couverture) sont récurrents tout au long de l’histoire, le ciel est presque en soi un personnage.

“Je ne peux leur expliquer ce qu’est le ciel pour moi. Que les avions que je lance en sa direction conjurent le mauvais sort, que leurs vapeurs toxiques embrassent les cendres de mes ancêtres et font saigner le firmament qui rendra un jour l’âme. Je ne veux sauver ni la terre, ni le ciel. Le monde est un désastre, à la catastrophe je veux participer en transperçant l’azur. À ma mort, il me faudra me faire pardonner d’avoir vécu si longtemps. Je n’aurai pas d’autre excuse que celle d’avoir voulu contribuer à l’apocalypse.” (p. 208)

On a été habitué par la littérature québécoise (vous excuserez la généralisation, mais elle est dénuée de tout sentiment négatif) à des fins simples et sans surprise. Aussi ne m’attendais-je à rien de particulier à l’approche des dernières pages. J’ai été soufflée. (Ou peut-être suis-je bien naïve, bon public que je suis.) Écriture habile, parfaitement maitrisée, récit bien mené. Je me suis demandé un temps ce qui pouvait motiver cette écriture, ce qui permettait à l’auteure de construire au fil des pages, ce vers quoi elle avançait. Puis il m’a semblé que c’est un rappel des camps de concentration et de l’horreur, une réflexion sur la mort et donc sur la vie qui guidaient son écriture. Le personnage d’Amy existe pour faire parler ces thèmes.

Extraits

“Je n’ai aucun désir pour un type qui se fait acheter ses Playboy par sa mère et qui boit un café infâme parce qu’il croit continuer ainsi à téter le sein maternel. Mon cousin est un fils à sa maman. Un beau gosse certes, mais il y en a beaucoup à Bay City de garçons aux dents blanches. Le Colgate ou le Crest se vendent bien dans notre patelin.” (p. 63)

“Aussi scandaleux, inhumain que cela puisse paraître, celui ou celle qui meurt doit le faire seul. La mort n’est pas de l’ordre de l’humain, elle est sacrée, c’est-à-dire divine ou anodine. C’est une inconnue dont il faut respecter les secrets. C’est pourquoi les humains que nous sommes doivent s’incliner quand elle arrive vraiment et la laisser faire son œuvre, fût-elle diabolique, seule. J’ai compris avec la mort de Bernie que le scandale des camps de concentration réside dans cette mort collective, publique, arrachée à même la vie, abruptement. Les morts doivent avoir le temps de quitter les vivants et de devenir parias. Voilà pourquoi j’ai toujours pensé que ceux qui meurent violemment, accidentellement souffrent davantage que les autres.” (p. 165)

“Parfois, il me semble que ce serait bon de finir ainsi: à l’hôpital, dans les souffrances d’un cancer qu’on soulage à grands coups de morphine. Il me semble que c’est l’holocauste organisé du temps qui passe que je devrais accepter de vivre en mourant hébétée dans une chambre aseptisée et triste. Il serait très certainement doux de me faire l’hôtesse accueillante de la mort banalisée.” (p. 256)

mardi 22 novembre 2016

La marche en forêt

Dans le thème “Christine à la quête de l’équilibre” il y a: recommencer à lire des livres dont j’ai envie même si, techniquement parlant, je n’en ai pas le temps. Je débute la série du “trente minutes par soir ou un peu plus quand c’est possible” avec ce petit roman de la québécoise Catherine Leroux, La marche en forêt. Mon amoureux m’a dit: “Oh mon Dieu, il y a les mots marche et forêt dans le titre, c’est tellement facile de voir comment tu choisis tes livres…” et il a bien raison. Ça explique probablement pourquoi, des trois titres de l’auteure, j’ai choisi celui-ci (son premier). Le livre trainait sur ma “pile de livres à lire” depuis un bon moment déjà, me l’étant procuré peu après avoir assisté aux Correspondances d’Eastman à l’été 2015, où j’ai découvert cette jeune auteure.

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Le livre présente en parallèle différents membres de la famille Brûlé, dont l’arbre généalogique, placé au début du livre, nous aide à comprendre les ramifications. C’est une histoire aux apparences tranquilles, construite sur les petits et grands drames de chaque individu, nous rappelant que, dans le roman comme dans la vie, chacun a sa propre histoire que lui seul connait vraiment. Il y a Fernand qui vient de perdre son épouse et qui se remarie quelques mois plus tard à une femme beaucoup plus jeune, Hubert qui se retrouve en prison, Justine qui prend soin d’un autiste à domicile, Marilou qui entretient des relations difficiles avec sa mère, Marc qui est maintenant père de jumelles… En toile de fond, Alma, l’Amérindienne, part à la chasse… On découvre chaque personnage séparément ou dans ses liens avec les autres, les petites réunions, les grands rassemblements et, peu à peu, se dessine le portrait de cette grande famille tissée serrée.

J’ai adoré l’écriture, efficace mais tout en images. J’ai aimé l’humanité. Et une forme d’humilité, aussi.

Extraits

“Elles sont quatre, ou peut-être cinq. Disons qu’elles sont entre quatre et six, et elles pouffent dans leur coin depuis le début de la récréation. Marc a appris dans son cours de science que le cerveau humain n’est pas en mesure de compter spontanément les objets qui forment un groupe quand leur nombre est supérieur à sept. Si un homme voit six pommes, il jette un œil et dit « six ». S’il y en a neuf, il lui faudra rapidement faire le décompte avant de pouvoir en donner le nombre, ou alors fournir une approximation. Avec les filles, Marc est convaincu que ce chiffre est bien inférieur à sept. Elles bougent sans arrêt, se trémoussent, changent de place, d’allure, de coiffure à tout moment. Sans compter qu’elles se ressemblent toutes un peu, chacune adoptant les manies des autres, s’habillant toutes de la même façon pendant une semaine avant de se métamorphoser à l’unisson… Elles rient en chœur, et regardent toutes dans la même direction. Cette fois, c’est dans la direction de Marc. Quelque chose se trame qui implique Marc. Cela le rend nerveux et fait de la tâche de dénombrer les filles un défi encore plus colossal.” (p. 66-67)

“Ça n’a pas de nom. Dans sa tête, Françoise l’appelle « le trou à bottes », mais elle n’a jamais utilisé cette expression à voix haute. Elle n’a jamais entendu qui que ce soit désigner la chose verbalement, sauf peut-être Normand qui avait employé « le creux pour les souliers », une paraphrase des termes que Françoise utilise avec elle-même. Après tout, ce n’est pas autre chose: un creux cubique dans le mur, près de la porte d’entrée, destiné à recevoir les chaussures. Elle n’a jamais vu cela ailleurs, et c’est ce qu’elle préfère dans la maison de ses beaux-parents. Elle suppose que ces derniers avaient la même affection pour le trou à bottes; Fernand n’a-t-il pas pris la peine d’y poser du tapis lorsqu’il a rénové le sous-sol? En outre, Françoise n’y a jamais vu que les plus beaux souliers, les bottes du dimanche, comme si c’était un honneur pour les chaussures de s’y trouver.” (p. 85)

lundi 24 octobre 2016

Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness

Brenda Jo Brueggemann se présente comme s/Sourde certains jours, malentendante par moments et entendante en certaines occasions. Elle se sent une appartenance à chacune de ces catégories, aussi n’arrive-t-elle pas à situer son statut culturel une fois pour toutes dans l’une ou l’autre de ces cases. L’auteure, rhétoricienne dans l’âme (si je me permets d’interpréter ainsi ses propos), et particulièrement interpelée par cette question de l’identité, analyse “comment la s/Surdité est construite comme un handicap, une pathologie ou une culture, et ce, à travers les institutions d’enseignement, la science et la technologie”. Elle regarde ensuite “comment ces diverses constructions correspondent en tout ou en partie aux s/Sourds eux-mêmes.” (p. 12, traductions très libres) Pour cela, elle adopte une approche qu’elle qualifie de rhétorique-culturelle, en ce sens qu’elle est plus centrée sur l’individu et le processus que sur la linguistique et le produit qui en découle. (p. 27)

BJB

L’auteure dénonce (le mot est peut-être fort) la rhétorique sur laquelle notre société occidentale est construite, celle qui, à la suite de Quintilien, propose que l’homme bon s’exprime bien – ou plutôt, elle dénonce (cette fois le mot parfaitement employé) le syllogisme qu’on en tire: si l’homme bon s’exprime bien et que le sourd ne peut pas s’exprimer, c’est que le sourd est mauvais. D’où, à son avis, l’origine (bien inconsciente sans doute – mon commentaire) de l’obsession visant à faire parler à tout prix le sourd, et ce, même s’il est privé du sens essentiel pour y parvenir. En découle la bataille de l’oralisme dont j’ai précédemment parlé dans mon billet sur le livre de Sacks.

J’ai beaucoup aimé le livre en ce qu’il démontre comment notre pensée est socialement, culturellement et linguistiquement construite, et vice versa.

“Histories are surely useful, but they can also carry a rhetoric all their own in their partiality, in their ‘official’ disguise, in their tendencies to cast change as ‘progress’ moving toward things always bigger and better, and, finally, in their penchant for not being a history of the people even as they are about that group of people.” (p. 27)

L’histoire des s/Sourds, celle qui est écrite, est une histoire des entendants sur les s/Sourds. Et si les entendants ont encore beaucoup d’emprise sur les s/Sourds dans les domaine de l’éducation et de la science, ils se sont vus renversés, en 1988, alors que la culture sourde prenait ses droits sur le terrain de l’université Gallaudet - nous le verrons plus loin.

Éducation

Autrefois, on envoyait les enfants s/Sourds en pensionnat. Là, ils pouvaient évoluer auprès de leurs semblables, et c’est d’ailleurs ainsi qu’ont pu se renforcer et se transmettre les langues de signes et que s’est développée la culture sourde. Aujourd’hui, alors que l’on prime l’intégration de tous, les s/Sourds sont invités à fréquenter les écoles entendantes. Toutefois, il existe toujours une université pour les s/Sourds (Gallaudet, aux États-Unis, la seule au monde), où les cours sont donnés en langue de signes (en ASL, plus précisément, American Sign Language), mais où l’apprentissage de l’anglais écrit est obligatoire.

L’éducation des s/Sourds, une minorité, a toujours été indispensable à leur intégration au monde entendant, donc à la majorité. C’est en considérant ce point de vue, celui de l’intégration, qu’on a amené les s/Sourds à fréquenter des classes dites “normales” (mainstreaming). Toutefois, à vouloir les aider à “passer” (le passing) dans le monde entendant, à s’y fondre, on risque de négliger l’essentiel: le développement de leur pensée, qui ne peut avoir lieu que dès qu’une langue est bien maitrisée. D’où l’importance des langues de signes, y compris dans l’apprentissage du français ou de l’anglais.

“ASL and English differ radically – syntactically, conceptually, modally – in almost every way. Most significantly, perhaps, ASL has no written component. Thus, for native ASL users the task of learning a ‘written’ language is a twice-over, conceptually tangled act of translation.” (p. 50-51)

Il est difficile pour les sourds d’apprendre à écrire et à lire une langue orale alors qu’ils ne l’ont jamais entendue (en raison de la correspondance entre l’écrit et le son), mais l’atteinte d’un bon niveau de littératie est essentiel dans nos société modernes. L’auteure s’inquiète: l’enseignement de l’anglais se fait souvent “mécaniquement”, dans le but qu’il soit écrit sans faute, alors qu’il devrait être enseigné comme un système dans lequel peut s’élaborer la pensée.

Science

L’audiologie a vu le jour en raison de la volonté de “faire parler”. Et cette volonté a mené à la création (très controversée chez les Sourds) de l’implant cochléaire: pourquoi les “faire parler” s’ils peuvent s’exprimer dans leur propre langue?

Ce que j’ai appris, tout particulièrement, c’est la grande “inefficacité” (je pousse possiblement le mot) des prothèses auditives, utiles peut-être pour masquer les acouphènes ou dans des contextes de face à face sans bruit ambiant. Pas pour rien que la plupart des sourds d’oreille de votre entourage refusent de les porter.

Culture

Avec les langues viennent les cultures. Avec les langues de signes est venue la culture sourde. L’auteure raconte comment ce développement linguistique et culturel à l’université Gallaudet est devenu suffisamment fort pour que s’élève la voix collective des Sourds, en 1988, alors qu’ils demandaient à être dirigés par un président Sourd. Jusqu’alors, seuls des entendants avaient été à la tête de l’institution. Deaf President Now (DPN) s’est soldé par une réussite après une semaine de manifestations pacifiques (mais pas silencieuses). Surtout, selon l’auteure, DPN a amené un renversement de rhétorique: les Sourds ont prouvé au monde que non seulement ils étaient des individus autonomes et capables, mais qu’ils avaient une voix.

jeudi 6 octobre 2016

Writing Deafness: The Hearing Line in Nineteenth-Century American Literature

Lecture vraiment intéressante exposant l’histoire des sourds aux États-Unis à travers l’apparition de personnages sourds dans la littérature américaine du XIXe siècle. Et parce que le tout ne peut être que bidirectionnel, l’auteur montre comment l’émergence des sourds dans la société amène leur apparition dans la littérature, qui à son tour, suscite un nouvel impact social.

Au XIXe siècle, aux États-Unis, les sourds prennent leur place et on commence à les voir pour ce qu’ils sont. Pas surprenant, pour l’auteur, qu’au même moment, on commence à en voir dans la littérature, qu’ils soient créés par des auteurs sourds ou entendants. Christopher Krentz, devenu sourd à l’âge de neuf ans et féru de littérature, étudie dans cet ouvrage le traitement qui est fait, dans les écrits du XIXe siècle, entre surdité et entendance, à partir de ce qu’il appelle la “hearing line”, cette frontière invisible qui sépare les sourds des entendants (“that invisible boundary separating deaf and hearing people” [p. 2]).

WD

“More generally, we could say that the hearing line resides behind every speech act, every moment of silence, every gesture, and every form of human communication, whether physical deafness is present or not.” (p. 5, je souligne)

Parce que l’opposition entre surdité et entendance peut mener très souvent à l’échec de la communication (échec physique ou linguistique), voire à une impasse communicationnelle si on les considère sur le plan culturel (vision du monde), il peut sembler difficile de rapprocher ces deux concepts, de rendre plus perméable, la “hearing line”. La littérature apparait alors comme un moyen de traverser cette ligne en faisant se joindre sur un même support les voix sourdes et entendantes.

“Literature has the power not only to buttress and affirm the hearing line, but also to offer opportunities for its effacement. Because reading and writing are basically silent and visuel acts –what Lennard J. Davis has called ‘the deafened moment’ (Enforcing 100-101)- they offer a meating ground of sorts between deaf and hearing people, a place where differences may recede and binaries may be transcended.” (p. 16)

Si l’auteur voit l’écrit comme ce qui a permis de rapprocher sourds et entendants en réduisant la “hearing line”, il est conscient que la maitrise de l’écrit est loin d’être naturelle pour les sourds de naissance, c’est-à-dire les personnes qui n’ont jamais entendu la langue à l’oral avant de perdre leur audition. Pour elles, l’anglais, dont il est ici question, demeure une langue étrangère et elles ne peuvent se reposer sur le rapprochement avec les sons pour décoder l’écrit.

J’ai plus haut opposé surdité à entendance, qui n’est pas un mot. C’est que l’auteur fait le même rapprochement en anglais avec hearingness qui n’est pas non plus un mot, expliquant que dans nos sociétés, le fait d’être entendant va tellement de soi (comme le fait d’être blanc – l’auteur se rapporte à des études qui traitent d’une “color line”), qu’on n’a jamais eu à créer de terme pour identifier ce trait propre à la majorité. (p. 66)

L’auteur sourd emploie donc une langue étrangère, qui non seulement ne se fait pas le reflet de sa culture, mais en plus la “rabaisse” à l’occasion (par exemple avec des expressions comme “dialogue de sourds”, qui part d’une idée préconçue de ce qu’est la surdité). Par cette langue étrangère, il tente de faire “entendre” sa voix.

“While sign cannot be directly written, it still can shape some of the meanings and messages that deaf authors produce in their writing. We occasionally can perceive Bakhtinian double-voiced words, that is, English words that are appropriated for deaf purposes, ‘by inserting a new semantic orientation into words which already has –and retains- its own orientation’ (qtd in Gates, Signifying 50). ‘Double-voiced’ is not the best term for the dynamic here, since of course ASL is not voiced at all; but nonetheless double-voiced helps to elucidate how deaf writing in English can be influenced by sign language. The challenge forcing deaf authors is to master, as Jacques Derrida puts it, ‘the other’s language without renouncing their own’ (‘Racism’s’ 333).” (p. 57)

L’étude de Krentz va d’un côté et de l’autre de la “hearing line”, alternant entre auteurs sourds et entendants mettant en scène des personnages sourds, et analyse le traitement qu’ils font de la surdité et de l’entendance, du silence et de la parole.

“Deafness offers a convenient way to explore and police such issues as language, hearing, speech, and nonvocal communication […­]” (p. 65)

“[…] silence itself has no essential meaning. Silence may be physically present, but it is opaque, its significance socially and culturally produce and dependant on sound. The various meanings that people project onto silence spring from their own minds, their own fears and wishes […]” (p. 75)

À lire.

KRENTZ, Christopher (2007), Writing Deafness: The Hearing Line in Nineteeth-Century American Literature, The University of North Carolina Press, 280 p.