Tasse de thé

Tasse de thé

jeudi 13 juillet 2017

Years Yet Yesterday

Du 14 au 17 juin, j’étais à Nancy pour un colloque sur la voix et le silence dans les arts. Comme j’étudie les sourds en littérature, il va sans dire que le thème rejoignait mon sujet. Mieux encore, le colloque était non seulement international, mais multidisciplinaire: lieu de rencontres multiples donc, autant sur le plan des disciplines que de l’humain. C’est là que j’ai très brièvement connu Mark Addison Smith, un artiste américain arrivé à la dernière minute le dernier matin et reparti à la même vitesse sitôt l’avant-midi terminé. Sa présentation avait ce même rythme effréné de l’homme qui sait où il va.

IMG_2866

Artiste engagé, Mark Addison Smith a présenté un travail qui donne voix à la communauté LGBTQ, souvent réduite au silence. Son approche artistique consiste en une mise en relief sémantique par l’image, c’est-à-dire qu’il dessine des formes avec des mots afin de les faire parler au-delà de ce que la forme du discours permet. Years Yet Yesterday prend la forme d’un abécédaire, chaque dessin étant constitué de trois mots, leur organisation dans l’espace soulignant une mesure temporelle. Le tout vise à mettre en évidence des propos antithétiques concernant la crise du sida dans la dernière décennie. Dans son livre, son travail est ainsi décrit:

MARK ADDISON SMITH’s design specialization is typographic storytelling: allowing illustrative text to convey a visual narrative through printed matter, artist’s books, and site installations.”

Years Yet Yesterday puise ses mots (trois par dessin) à même le discours fait par Larry Kramer cinq jours après la réélection de George W. Bush en 2004. Ce discours, The Tragedy of Today’s Gays, invite la communauté gaie à s’unir dans l’action, la sécurité et le discours (“unite in action, safety, and speech”) même si la guerre contre le sida semble alors perdue. Par son travail, Mark Addison Smith a non seulement répondu à cet appel au discours, mais il a voulu commémorer par une exposition le dixième anniversaire du discours de Kramer.

J’ai été tout de suite happée par la personnalité vibrante de Addison Smith et, évidemment, par l’usage qu’il fait des mots. Projeté à l’écran, son travail avait quelque chose de percutant que le livre ne peut rendre de la même façon, surtout que la voix de l’artiste lui donnait un deuxième corps.

Étrangement (ou pas), son travail m’a fascinée parce qu’il faisait pour moi écho au concept de hearing line dont use Christopher Krentz dans Writing Deafness pour définir la frontière linguistique et culturelle qui sépare les sourds des entendants - en fait, je crois qu’il y a aussi une sorte de hearing line qui sépare la communauté LGBTQ de la société dite hétérosexuelle (il en va sans doute de même pour toutes les minorités). Ce qui m’a interpelée tout particulièrement, c’est comment le travail de Addison Smith peut apparaitre comme une manifestation/incarnation sur le papier de cette hearing line. Ça me faisait particulièrement penser aux sourds puisque les langues de signes, très visuelles, s’organisent dans l’espace et n’ont aucun support écrit. L’alliage, dans le travail de Addison Smith, du linguistique et du visuel m’est donc apparu comme un possible lieu de rencontre entre les cultures sourde et entendante. C’est ce dont j’ai eu la chance de faire part à l’artiste, juste avant qu’il ne reparte en vitesse. Il m’a alors offert son livre. Merci! Thank you!

ADDISON SMITH, Mark. Years Yet Yesterday, New York, 2015, 58 p.

http://markaddisonsmith.com/

jeudi 6 juillet 2017

L’exception

Lire Audur Ava Olafsdόttir m’a toujours fait du bien. Je n’ai pas lu tous ses livres encore – je crois que celui-ci est mon troisième –, mais il y a quelque chose dans son écriture et ses récits qui m’apaise. Elle raconte par petites touches d’humanité, relayant au second plan l’action au sens classique pour suivre le fil des émotions, puisant dans le cœur de ses personnages comme de la nature. J’aime l’humilité qui se dégage de ses romans, leur simplicité, alors qu’ils décrivent l’humain dans ce qui fait sa complexité.

lexception

L’exception s’ouvre sur une scène du Nouvel An. Marίa sort sur le balcon avec son mari, qui ouvre le champagne. Minuit arrive. L’annonce aussi: il la quitte pour un homme. Demain, premier janvier, une nouvelle vie pourra ainsi commencer pour tous. Flόki a rencontré un autre Flόki, Marίa a été l’exception dans sa vie. La narratrice encaisse le coup sans trop y croire: onze ans de mariage, deux enfants longuement désirés, le bonheur quotidien du couple bien assorti… il va revenir. Mais il part, et c’est Perla, la voisine de l’entresol, une naine psychologue qui écrit pour le compte d’un auteur de romans policiers (oui, ça semble poussé comme personnage), qui l’accompagne dans son deuil.

Ce que j’en ai pensé? Rien de bien spécial, honnêtement. Je veux dire que ça n’aura été pour moi ni un coup de cœur ni un ennui. Le thème de l’homosexualité du mari n’est qu’un prétexte pour plonger dans celui des relations de couple, des vérités cachées, des perceptions, de la façon dont on voit son conjoint, de ce qu’on préfère ne pas voir… Le personnage de la naine m’a un peu dérangée parce qu’en raison de tous ses statuts, il devient triplement marginal: non seulement la voisine est naine (ce qui n’est pas un problème en soi), mais elle pratique la psychologie à la va-comme-je-te-pousse de façon qu’on (je) doute qu’elle soit vraiment qualifiée, et effectue un mystérieux travail de nègre littéraire tout en essayant d’amorcer sa propre carrière d’auteur: on dirait qu’elle ne dort jamais et a toujours le temps de tout faire. Je ne sais pas, j’ai eu du mal à me laisser convaincre par ce personnage trop près de la caricature. Malgré tout, j’ai choisi d’embarquer (oui, croire à une histoire peut être un choix). J’ai surtout aimé me laisser bercer par l’écriture d’Olafsdόttir, faire le voyage dans l’intériorité de la narratrice, entrapercevoir l’Islande à travers son regard. C’est un des grands plaisirs que je tire de mes lectures des ouvrages de l’auteure. Elle a une écriture qui fait appel aux sens et aux émotions.

Par ailleurs, le personnage de la naine, nègre et future auteure, permet d’intégrer un discours sur l’écriture. À un moment, Olafsdόttir fait écho à son propre récit à travers les paroles de la voisine. La narratrice, Marίa, a trouvé un nid d’oiseau troué. Elle le montre à la naine pour la distraire et voici ce qu’elle en dit:

   “— Nombreux sont les plumitifs obsédés par les sous-entendus. Si un romancier introduit un nid, c’est qu’il y voit un symbole. Un nouveau départ ou une nouvelle vie, comme un oisillon ou un enfant, sans aller chercher plus loin.
   Elle pose le nid sur la table et prend tout son temps pour finir sa tartine.
   — Cependant, force est de constater que ce nid est vide. Ce qui peut suggérer un abandon ou qu’on s’est libéré d’une entrave. On ne saurait toutefois oublier qu’un nid vide recèle diverses possibilités inexploitées et qu’il peut évidemment signifier une certaine revendication d’indépendance.
   Après un instant, Perla se reprend:
   — Mais ta vie n’est ni un roman ni un rêve, il en va différemment pour toi.
   — Comment ça?
   — Absence de sens.” (p. 199)

L’auteure veut-elle nous dire de ne pas chercher de sens caché dans les éléments qu’elle introduit dans ses livres ou, au contraire, veut-elle attirer notre attention sur ce genre de travail symbolique? Je crois que l’idée est d’ouvrir une réflexion, de laisser entrevoir les milliers de possibilités qui s’ouvrent à chaque phrase devant l’auteur (e), et de montrer de tout n’est jamais complètement dit, que lire consiste à savoir plonger dans l’univers des implicites et à accepter qu’aucune vérité n’est absolue.

Extraits

   “Notre sauveteur m’avoue qu’il s’intéresse davantage aux oiseaux qu’aux chats et qu’il envisage de poursuivre ses études d’ornithologie. Son mémoire traitait des escales dans la migration des oies.
   — De leur vie amoureuse, en fait, dit-il en souriant.
   Et je note qu’il a une fossette d’un seul côté. Il évoque un souvenir de gamin, lorsqu’à sept ans il avait secouru une mouette blessée.
   — Elle n’arrivait pas à prendre son envol parce qu’elle ne voyait pas la mer. Je l’ai mise dans un carton et je l’ai transportée sur le porte-bagages de mon vélo jusqu’à la grève.” (p. 79-80)

   “ET C’EST UNE NOUVELLE
   NUIT BLANCHE
   QUI S’ANNONCE.
   JE SUIS SEULE DANS LE LIT avec toutes ces rondeurs féminines auxquelles mon mari ne s’intéresse plus. Je secoue la couette et empile les quatre oreillers que je dispose comme une muraille entre mon époux absent et moi. Le lit conjugal est un océan gris et tumultueux où je me débats du soir au matin et brûle de langueur la nuit entière. J’aimerais sentir les contours d’un autre corps contre le mien, mais je refuse de me torturer à la pensée qu’une certaine poitrine se soulève à un rythme régulier dans la rue adjacente. Je tire l’édredon sur ma tête et demeure allongée, les bras le long du corps, les yeux fixes dans le noir.” (p. 83)

“La visibilité est quasiment nulle mais je ne quitte pas la route des yeux ni les bornes phosphorescentes. Il y a de toute façon peu de choses à tirer de la nature grandiose dans l’obscurité persistante qui remplit tous les recoins du monde. Je connais par ouï-dire l’existence des volcans environnants prêts à entrer en éruption à tout moment et celle des rivières glaciaires qui inondent les sables. C’est à peine si l’île émerge de l’océan, petite motte de terre noire sous les nuages sombres.” (p. 87)

   “[­…] une union se nourrit aussi de tout ce qui demeure inaccompli, de tout ce qu’il reste à faire ensemble.” (p. 98)

OLAFSDόTTIR, Audur Ava. L’exception, Points Seuil (Zulma), Paris, 2014, 285 p.

mardi 27 juin 2017

Nos étoiles contraires

En cette fin d’année scolaire, j’ai décidé de conclure mon cinéclub (eh oui, nouvelle orthographe) par le très populaire film Nos étoiles contraires issu du tout autant populaire livre éponyme de l’auteur John Green. Comme c’est une lecture rapide et légère, j’ai décidé de la traverser en entier. Oui, j’ai pleuré. Mais bon, ça n’a rien de bien surprenant venant de moi. Mais j’ai ri aussi, aux éclats, toute seule dans mon salon alors que mon amoureux était parti pour un périple nordique.

9782092556733_original

Hazel Grace Lancaster a le cancer et va mourir. Elle le sait depuis longtemps, et c’est d’ailleurs surprenant qu’elle soit encore en vie. Comme son médecin lui diagnostique une dépression, sa mère la force à se rendre à un groupe de soutien pour adolescents cancéreux. C’est là qu’elle rencontre d’Augustus Waters, bellâtre en rémission qui défie la vie une cigarette éteinte au coin de la bouche: il porte à ses lèvres ce qui peut le tuer tout en faisant le choix de ne pas lui donner ce pouvoir en ne l’allumant pas. Le film comme le livre donnent ainsi une belle occasion de travailler la métaphore, tout comme l’ironie, d’ailleurs, puisque les deux adolescents en font un usage assez réjouissant. C’est ce qui fait, à mon avis, tout l’intérêt du livre: on en appelle à l’intelligence et à la culture des ados, misant sur la qualité littéraire en plus de la trame narrative. Les personnages sont vrais et bien développés. On apprend des petites choses sur le cancer et ses clichés, les relations familiales et amoureuses, la façon de lire un livre… Il s’y trouve une belle mise en abyme d’un roman (purement inventé par l’auteur, John Green) qui permet à la fois de développer le thème de la maladie et celui de la littérature. On y déniche aussi quelques belles pensées.

“On a regardé la maison. Le truc bizarre avec les maisons, c’est qu’on a l’impression que rien ne se passe à l’intérieur, alors qu’elles renferment plus ou moins toute notre vie. Je me suis demandé si ce n’était pas à ça que servait l’architecture, en fait.” (p. 150)

Au cinéma

L’adaptation est réussie et les différences avec le livre, minimes. Elles servent le film, au besoin. C’est un visionnement qui a été très apprécié des quelques participants et qui a suscité d’intéressantes discussions. De mon côté, j’ai aimé, mais la traduction française m’a dérangée. Vers la fin, on se retenait tous pour ne pas pleurer en classe, assez drôle quand on y repense avec le recul.

vendredi 26 mai 2017

La femme qui fuit

Jour après jour défilent sur mon fil Facebook des ouvrages qui me semblent merveilleux… alors que je désespère devant mon temps de lecture momentanément restreint par tous les fous projets dans lesquels je me suis embarquée (on en reparlera en temps et lieu). Au nombre de ces livres, La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette a plusieurs fois défilé: c’est qu’il a remporté plusieurs prix et fait couler beaucoup d’encre. Il a un moment trainé sur le bureau d’une collègue de travail… qui me l’a prêté. J’en ai fait une lecture de chevet.

Anaïs Barbeau-Lavalette est la petite-fille de Marcel Barbeau, l’un des signataires du Refus Global, et de Suzanne Meloche, qui gravitait alors dans les mêmes sphères. Dans La femme qui fuit, l’auteure retrace le parcours de sa grand-mère, de sa naissance à sa mort, afin de tenter de comprendre, de découvrir celle qui a abandonné sa mère alors qu’elle n’était qu’une très jeune enfant, la blessant pour toujours.

9782923896502_original

Barbeau-Lavalette a une écriture magnifique, tout en finesse et en images. C’est ce qui, plus que tout, m’a donné envie de tourner les pages.

“Le curé Bisson a un seul sourcil, et depuis toujours, tu as envie de le toucher. Il a l’air doux.
   Il fait si chaud dans l’église que son sourcil est perlé de gouttes qui feraient un joli collier.
   Tu regardes le cou sec de ta mère et tu l’imagines le porter. Les deux petits os de sa clavicule en porte-manteaux. Le cou fatigué d’être penché. De regarder ce qui se lave plutôt que ce qui s’envole.” (p. 41)

Le récit apparait par tableaux, très courts, regroupés sous des divisions temporelles qui marquent les époques. On plonge ainsi dans la crise économique des années 30, où je découvre que le gouvernement inventait des emplois aux chômeurs pour les tenir occupés et justifier un “salaire”. Dans le roman, il est raconté que le père de Suzanne Meloche cueillait ainsi des pissenlits, mauvaises herbes à éradiquer pour le bien communautaire. Je ne sais pas si la cueillette massive de ces pauvres fleurs a eu lieu telle que racontée ou si le choix est purement littéraire (Internet parle de travaux durs et souvent vains, mais pas de pissenlits), mais j’adore penser que la réalité dépasse cette fois encore la fiction. C’est d’une absurde poésie.

Appel à la femme derrière la mère en fuite ou la grand-mère absente, le livre tente une incursion dans son univers, plongeant directement à l’intérieur d’un “tu” narratif qui, tout au long, demande implicitement: “qui étais-tu?”. Tenant bien à l’écart la rancune ou le jugement qui facilement pourraient entacher l’image qu’elle se fait d’elle (ou pas), l’auteure dessine avec beaucoup de finesse le portrait qu’elle s’est fait de Suzanne Meloche à partir des récits de ses proches, des archives et des trouvailles de sa détective privée. Suzanne Meloche se construit à travers un récit romancé pour pallier les trous de l’histoire, la vraie, et nous est ainsi révélée comme une femme qui choisit d’assumer ses faiblesses plutôt que de les surmonter.

La femme qui fuit est un roman doux racontant une trajectoire tragique dans les déchirures qu’elle a causées. C’est une œuvre qu’on lit pour son écriture toute en poésie filée ou pour se plonger, momentanément, dans l’effervescence ayant mené au Refus Global. La fin est connue: Suzanne Meloche ne revient pas. Seuls les mots d’Anaïs Barbeau-Lavalette la ramènent un moment.

Extraits

“Il [ton toupet] cache ton front bombé. Ta mère a l’impression que ton cerveau veut en sortir. Elle le contient comme elle le peut. Elle te taille un toupet en couvercle. Si elle pouvait te le laisser descendre jusqu’à la bouche, elle le ferait peut-être, pour filtrer au moins tes mots, à défaut de contrôler tes pensées.” (p. 27)

“Et tu plonges. C’est de la fin de la guerre que tu parles. De la liberté qu’elle a amenée aux femmes, enfin sorties de chez elles. Tu sais que ça choque: la place des femmes est à la maison.
   Les mots naissent ronds dans ta poitrine et s’humidifient dans ta bouche. Tu les projettes généreusement dans la salle, tu les offres: goûtez-y.
   On t’écoute; d’abord frileux.
   Tu t’interromps un court instant, spontanément. Il te manque quelque chose. Tu sors un bâton de rouge à lèvres et t’excuses, le temps de te colorer la bouche d’un rouge carmin. Quelques rires, à peine, dans la salle. Tu assumes. C’est l’élégance qui manquait à tes mots. Tu passes de fille à femme et tu reprends là où tu t’étais interrompue. Les ouvrières de ton usine se raffinent alors, leurs gestes deviennent plus élancés, presque envoûtants. Une page historique vient de se tourner pour toutes. Elles peuvent être femmes et ouvrières.” (p. 80-81)

BARBEAU-LAVALETTE, Anaïs. La femme qui fuit, Éditions du Marchand de feuilles, Montréal, 2015, 378 p.

lundi 10 avril 2017

La faim blanche

J’ai découvert dernièrement l’existence du webzine Les Méconnus (auquel j’aimerais vraiment collaborer, voilà je l’avoue). C’est par lui que j’ai appris l’existence de la collection Fictions du Nord de La Peuplade, maison d’édition que je connais bien pour avoir ses racines dans ma région d’origine. J’adore d’ailleurs la facture visuelle des livres qu’elle publie.

lafaimblanche_C1FINAL-226x339

À la librairie, les deux titres de la collection en mains, j’ai un moment hésité entre le titre animalier qui m’avait d’abord attirée là (Les excursions de l’écureuil) et la poésie des premières lignes de La faim blanche. C’est l’écriture qui l’a emporté. 1867. Le froid sévit, mais ce n’est rien contre les douleurs de la famine. Marja et les siens doivent abandonner leur maison, partir en quête de nourriture, marcher des kilomètres en plein cœur de l’hiver finlandais. Rester peut les tuer; partir aussi, mais c’est le seul espoir. Elle imagine la ville et l’abondance, rêve de se rendre à Saint-Pétersbourg, mais la mort les suit et la faim tord le ventre.

Vous aurez compris que ce n’est pas une histoire joyeuse. C’est un drame blanc comme l’hiver, il n’y a que cette couleur qui colle à l’esprit à mesure qu’avance l’histoire. Blanc, pas noir, malgré le thème. L’écriture est jolie, délicate, malgré le thème. Je crois que c’est ce qui fait la force de ce roman: le contraste, il traite par les opposés un thème qu’on s’imagine toujours sombre et dur. Il en résulte quelque chose de très humain, de très senti.

Extraits

“Sur ces mots, la porte de l’auberge s’ouvre et un pasteur emmitouflé dans une épaisse fourrure sort accompagné de l’aubergiste. Mataleena a envie de rire; le chapeau de poil du curé ressemble à une boule de pissenlit duveteuse, bien qu’il soit plus marron que blanc. Si elle soufflait dessus, les poils s’envoleraient au-dessus de la neige et le curé n’aurait plus qu’un cône sur la tête. Les aigrettes tomberaient par terre. L’été prochain, des pasteurs à tête jaune pousseraient aux quatre coins de la cour, se balançant dans le vent.
   Mais Mataleena n’ose pas souffler, et le vent qui passe ne balaie pas la bourre du chapeau.” (p. 53)

“Soudain, le gazouillement ténu d’un ruisseau vint tinter à l’oreille. La neige fond. Dans le cimetière de la Vieille Église, les croix se découvrent. Elles sortent leur tête, pour voir si le temps de rappeler à l’homme sa fugacité dans le cycle des saisons est arrivé.” (p. 147)

 

OLLIKAINEN, Aki. La faim blanche, La Peuplade, coll. “Fictions du Nord”, Chicoutimi, 2016, 166 p.

vendredi 10 février 2017

Hôzuki

Voici une autre découverte que j’ai faite grâce au très beau blogue http://www.lalitteraturejaponaise.com/ (salutations!). Attirée par la couverture, j’ai commencé à lire le billet consacré au livre. Mon intérêt a été capté une deuxième fois lorsque j’ai appris qu’un des personnages, l’enfant de la narratrice, est sourd. Ça pique toujours ma curiosité en raison de mes recherches. Je pensais devoir écarter l’ouvrage, mais il s’avère que ce n’est pas une traduction du japonais, mais un roman rédigé en langue française par une auteure québécoise d’origine japonaise. Eh bien! le monde est petit! Aki Shimazaki est née au Japon, mais habite Montréal depuis 1991. Elle a publié plusieurs romans chez Leméac Éditeur.

cvt_Hozuki_6003

Je ne sais pas trop comment résumer ce roman dont l’intrigue se dévoile par petites touches. La narratrice est une personne introvertie et indépendante qui ressent peu le besoin de se mêler aux gens. Elle a un fils, Târo, sourd de naissance. Elle habite avec sa mère et lui un petit appartement annexé à la bouquinerie dont elle est propriétaire. Un jour, une dame entre dans la boutique avec sa fillette de quatre ans en quête d’ouvrages philosophiques pour son mari. Les deux enfants se lient instantanément, et la dame tente de faire la conversation à la narratrice, plutôt réticente. Malgré tout, cette dernière finira par accepter de la revoir pour faire plaisir à son fils, tellement heureux de s’être fait une amie.

Le roman est construit un peu sur un système de confidences. Les révélations se succèdent doucement au fil des pages et nous font connaitre la vie discrète, mais secrète de la narratrice. Le tout est joliment brodé, dans une sobriété efficace. J’ai beaucoup aimé ma lecture.

samedi 4 février 2017

Une marche jusqu’à Kobé

J’errais sur la toile quand j’ai découvert le site http://www.lalitteraturejaponaise.com/, qui se consacre (le nom le dit) à la littérature nippone. J’y ai appris l’existence de Jentayu, revue littéraire d’Asie, par le biais d’un article consacré au texte Une marche jusqu’à Kobé de Haruki Marakami, paru dans le quatrième numéro de la revue, Cartes et territoires. J’ai décidé de m’offrir l’ouvrage (on peut le commander sur le site des éditions Jentayu).

Jentayu 4

C’est une belle revue. Chaque numéro est illustré par un artiste différent (ici, Public Child) et on trouve au début une carte de l’Asie nous permettant de situer géographiquement l’origine de chaque auteur y ayant contribué. Revue conviviale, on s’y sent chez soi.

Je n’ai pour l’instant lu que le texte de Murakami, puisque c’est celui-là qui m’a poussée à me procurer cette revue. Assez court, il ne compte qu’une quinzaine de pages. L’auteur y raconte son retour dans la province de son enfance après qu’ait eu lieu le tremblement de terre de Kobé de 1995. Plus d’une année s’est écoulée quand il amorce son périple, il a eu le temps d’écrire Underground, qui porte sur l’attentat au gaz sarin survenu deux mois après le séisme. Installé dans la région de Tokyo depuis son entrée à l’université, Murakami n’était retourné que rarement dans sa province:

“Il y a des hommes qui, sans cesse, sont comme tirés vers leur lieu d’origine alors que d’autres ont l’impression que tout retour leur est quasiment impossible. Dans la plupart des cas, c’est comme si une sorte de force fatale séparait ces deux catégories d’individus, sans qu’il y ait de rapport avec les sentiments qu’ils éprouvent pour leur pays natal.
   Que cela me plaise ou non, il semble bien que j’appartienne à la seconde catégorie.” (p. 186)

Un texte simple, à l’image de Murakami, ponctué ici et là de belles images. Mais surtout, l’amorce d’une réflexion sur les origines, particulièrement celles de la violence.

“Il est indéniable qu’au sein même de ce tableau paisible subsistent des vestiges de violence. C’est ce que j’éprouve de façon intime. Une part de cette violence est enfouie, juste sous nos pieds, une autre se tapit à l’intérieur de nous-mêmes. L’une est la métaphore de l’autre. Ou peut-être sont-elles interchangeables. Elles gisent là, endormies, comme deux bêtes qui font le même rêve.” (p. 192)

Continuellement, une impression d’étrangeté accompagne l’auteur:

“En face de la gare de Rokko, je m’accordai un petit compromis et entrai dans un McDonald’s. Je commandai un ensemble œufs/muffins (360 yens) et pus enfin apaiser la faim qui grondait en moi tel le mugissement de l’océan. Je résolus de faire une pause d’une demi-heure. Il était alors 9 heures. D’être entré dans un MacDo à 9 heures du matin me donna la sensation d’être devenu un élément parmi d’autres à l’intérieur d’une gigantesque réalité virtuelle « macdonaldesque ». Ou encore d’être devenu une part d’un inconscient collectif. De fait, pourtant, tout ce qui m’environnait était bien ma réalité individuelle. Évidemment. Si ce n’est que, passagèrement, pour le meilleur ou pour le pire, ce caractère d’individualité se retrouvait dans une impasse.” (p. 196)

Les questions de l’auteur demeurent sans réponse. Elles ne font que frapper son esprit à mesure qu’il avance, à travers ses souvenirs, sur une terre qu’il ne reconnait plus. C’est quatre mois plus tard, alors qu’il est de retour chez lui, qu’il fait le point en écrivant ce récit.

Extraits

“L’eau, comme réduite par le temps, était devenue noire et boueuse, et, sur des rochers secs, des tortues d’âge indéterminé se chauffaient le dos au soleil, sans qu’aucune pensée, sans doute, ne leur traverse le crâne.” (p. 188)

“Il y a cependant une chose, une seule, dont je suis sûr. Plus on vieillit, plus on est seul. C’est pareil pour tout le monde. Enfin, plus exactement, il est possible que, dans un sens, nos vies ne soient rien d’autre qu’une série d’étapes qui nous habituent à la solitude. Nous n’aurions par conséquent aucune raison de nous plaindre. Et d’ailleurs, à qui pourrions-nous bien nous plaindre?” (p. 196)

mercredi 1 février 2017

La trilogie des gemmes

La trilogie des gemmes est une série jeunesse écrite par l’auteure allemande Kerstin Gier. Elle a pour narratrice le personnage de Gwendolyn Shepherd qui vit dans l’ombre de sa cousine Charlotte depuis sa prime enfance, Charlotte étant son ainée d’un jour seulement. Si Gwendolyn est une jeune fille normale, il n’en est rien de Charlotte, qui a hérité du gène du voyage dans le temps, un secret bien gardé par la famille. À seize ans, elle est sur le point de subir son premier voyage. Tout le monde la surveille, car les premiers voyages surviennent de façon subite et incontrôlée. Sauf que, contre toute attente, c’est Gwendolyn qui, un beau jour, se retrouve soudainement à une autre époque.

Trilogie

C’est le genre de livre que j’aime bien comparer au junk food parce que, bien que ce ne soit pas de la grande qualité littéraire, on ne peut s’empêcher de le consommer jusqu’à la fin. L’histoire est très originale, et c’est ce qui m’a accrochée, mais le livre a eu, pour moi, quelques irritants. Que son public cible soit les adolescentes n’est pas un problème en soi. Toutefois, on sent tout au long qu’on s’adresse à des ados dans un langage d’ados (traduit en France, donc doublement agaçant pour la québécoise que je suis [je n’ai rien contre les Français, seulement leur vocabulaire adolescent renforce à mes oreilles le décalage]). Beaucoup de clichés adolescents, aussi, et de digressions sur des sujets banals. Il y a plein de thèmes importants à l’adolescence, mais on a préféré s’en tenir aux lieux communs. Enfin, il me semble que c’était souvent superflu. Il m’a fallu traverser les deux premiers tomes en entier avant que je comprenne que ce qui, plus que tout élément, m’empêchait de voir en les personnages autre chose que des clichés, c’est qu’ils ont été esquissés à grands traits (de caractères): peu de psychologie. C’est dommage, l’histoire aurait pu gagner beaucoup en profondeur.

N’empêche, j’ai lu toute la série en moins d’une semaine. C’est donc dire qu’elle fonctionne malgré tout.

Et puis, ce n’est pas pire que de regarder la télé… ; )

Cinéma

Les livres ont été adaptés au cinéma, mais je n’ai pas vu les films. Je joins ici la bande-annonce du premier, Rouge Rubis.

samedi 28 janvier 2017

Amours en marge

Dans le cadre de mes recherches, j’ai communiqué avec L’institut national de jeunes sourds de Paris. Une dame vraiment gentille m’a remis une liste d’ouvrages présentant un personnage sourd, ou traitant de la surdité. Une longue liste manuscrite que j’ai reçue en fichier numérisé. Merci! Parmi les titres figurait Amours en marge de Yôko Ogawa, qui m’attendait justement dans ma bibliothèque puisque j’ai acheté les Œuvres de l’auteure, tomes 1 et 2, il y a de cela quelques années.

Ogawa Amours en marge

La narratrice souffre d’un problème d’audition caractérisé par des bourdonnements d’oreille et une ouïe parfois trop affinée. Depuis que cela a commencé, elle se fait traiter à la clinique F. Un jour, elle accepte de participer à une table ronde pour un magazine qui prévoit un numéro sur les troubles de l’audition. C’est là qu’elle aperçoit Y pour la première fois. Il sténographie la rencontre. La narratrice est émerveillée par ses doigts qui travaillent comme s’ils étaient des êtres autonomes. Bientôt, ils se revoient. Le sténographe l’accompagne dans le traitement de ses oreilles.

Le tout est tissé comme une dentelle, avec délicatesse et précision. Lentement, les symptômes et les souvenirs de la narratrice s’éclaircissent pour s’unir à différents indices semés ici et là, à la frontière du fantastique, tout juste un flirt. Rien n’est laissé au hasard, ce qui semble banal ou description superflue peut devenir un élément central dans le dénouement du récit. Mais le récit dénoue en douceur. Je ne sais pas si c’est une constante de l’auteure, mais selon les deux textes que j’ai lus d’elle, ses récits semblent se résoudre sans éclat, seulement dans l’aboutissement du parcours que l’on a suivi pas à pas. Pour cette raison, je crois, j’ai mis un temps à accrocher, mais j’ai finalement beaucoup apprécié cette lecture finement brodée.

L’écriture est élégante. J’ai trouvé particulièrement jolie cette description d’une oreille:

Ça ressemble à un mécanisme de montre découpé dans un fruit.” (p. 402)

La narratrice décrit aussi joliment la conversation en signes qu’échangent une mère et sa fille dans l’autobus:

“Toutes sortes de formes plus séduisantes les unes que les autres se succédaient comme à la parade, à tel point que je me suis demandé à combien pouvait s’élever le nombre de mots que l’on pouvait former avec dix doigts. Ils ne s’égaraient pas, ne se trompaient pas, n’hésitaient pas. Dociles, ils faisaient de leur mieux. Si bien que je me suis inquiétée: leurs articulations ne se fatiguaient-elles pas?” (p. 392)

mardi 17 janvier 2017

Pseudo

C’est tellement un livre étrange et en même temps c’est Romain Gary tout craché.

“Je ne savais pas encore que l’incompréhension va plus loin que tout le savoir, plus loin que le génie, et que c’est toujours elle qui a le dernier mot.” (p. 24)

“Je me sentais donc souvent tel père tel fils, et ça me mettait hors de moi, au figuré: au propre, c’est impossible. On ne sort pas vivant de notre crasse biologique.” (p. 30)

“J’ai failli pisser de joie. Je pisse toujours hors de propos. Je rêve de soulagement.” (p. 74)

Romain-gary-pseudo

Troisième opus signé sous le pseudonyme Émile Ajar, Pseudo raconte une sorte de délire d’auteur, délire littéraire et identitaire qu’il est plus facile de comprendre aujourd’hui que l’on sait que Romain Gary se cache sous le nom de Ajar, et que cette supercherie, si elle a été synonyme de grande réussite, a aussi été une des plus grandes angoisses de Gary. Il avait réussi à créer l’ultime personnage (ou plutôt le personnage total), celui qui existe hors du livre et qu’il avait dû demander à son petit-cousin Paul Pavlowitch de personnifier: l’auteur Émile Ajar. Mais selon la biographie rédigée par Myriam Anissimov, et si mes souvenirs sont bons, le Paul en question a fini par donner du fil à retordre à Gary qui, ayant remporté un deuxième Goncourt sous le nom de Ajar (on ne peut le remporter qu’une seule fois), se trouvait en délicate position pour négocier. Si Pseudo m’a semblé le récit de cette double identité et du combat intérieur de l’auteur par rapport à son double et à son besoin d’être reconnu comme tel, il m’a aussi paru avoir le gout d’une revanche. Dans cet ouvrage où Paul Pavlowitch est identifié comme créateur d’Émile Ajar, on livre le processus créatif et névrotique qui aurait mené à la création des livres précédents du fameux Ajar ainsi que de Pseudo, qui nous est donné à lire comme un résumé de thérapie. On peut croire que Gary s’amuse beaucoup à faire passer son petit-cousin pour instable. Mais c’est en même temps une réflexion sur le processus identitaire de tout créateur ou même de toute personne.

Extraits

“Je me suis mis à faire pseudo-pseudo et on a cessé de me remarquer.
   Parfois j’allais à des réunions avec des copains au Café de la Gare. Il y avait un plombier, un comptable, un fonctionnaire. Bien sûr, ils n’étaient ni plombier, ni comptable, ni fonctionnaire. Ils sont tout autre chose. Mais personne ne s’en doute, ils simulent, ils font pseudo-pseudo huit heures par jour et on leur fout la paix. Ils vivent cachés à l’intérieur et ils ne sortent que la nuit, dans leurs rêves, et dans leurs cauchemars.” (p. 23)

“Après avoir signé plusieurs centaines de fois, si bien que la moquette de ma piaule était recouverte de feuilles blanches avec mon pseudo qui rampait partout, je fus pris d’une peur atroce: la signature devenait de plus en plus ferme, de plus en plus à elle-même pareille, identique, telle quelle, de plus en plus fixe. Il était là. Quelqu’un, une identité, un piège à vie, une présence d’absence, un infirmité, une difformité, une mutilation, qui prenait possession, qui devenait moi. Émile Ajar.
   Je m’étais incarné.” (p. 81)

“Je vous déclare seulement ceci: Alyette a des yeux comme s’il y avait encore un premier regard.” (p. 102)

“Les chaises me font particulièrement peur parce que leurs formes suggèrent une absence humaine.” (p. 131)